La même mobilité à la fois linguistique et pragmatique s’applique au combat littéraire et aux exigences mises en œuvre à la direction du Forverts (le Jewish Daily Forward, qui va devenir le plus important quotidien yiddish au monde) dont il prend la direction à partir de 1902 : position de compromis entre d’une part la formation de l’intellectuel russifié (et au départ révolutionnaire), pétri de standards culturels élitistes, et d’autre part la nécessité de l’accompagnement culturel des masses émigrantes qui s’entassent dans les taudis de l’East Side et dans les ateliers de couture (sweatshops) et les usines de tabac new-yorkais.
C’est d’abord au plan linguistique, au-delà de la volonté didactique d’éduquer les masses, que Cahan situe les enjeux de son projet de créer une presse de qualité en yiddish qui soit dans la continuité des efforts pionniers des classiques yiddish, des poètes prolétariens américains ou des représentants d’un réalisme dégagé du style bien-pensant de la sphère religieuse, auteurs qu’il publie dans les colonnes des journaux auxquels il collabore ou qu’il dirige. La langue yiddish, aux États-Unis, mais aussi dans le contexte de normalisation culturelle liée aux Lumières, est truffée de germanismes qui relèvent de la volonté des intellectuels d’adopter les standards de la culture l
qui a été impulsé par les premiers arrivants d’origine juive allemande. Le besoin de façonner un yiddish qui s’alimente aux sources de la vie ashkénaze se conjugue, chez Cahan, avec son souci d’une assimilation culturelle à la vie américaine qui s’exprime directement à travers le médium linguistique : une langue « naturelle », débarrassée des lourdeurs de l’abstraction et des constructions intellectuelles inspirées de la haskala berlinoise.
Créer une presse en yiddish Parallèlement à sa tentative de créer un quotidien yiddish répondant à ses critères personnels, qui aboutira à la création de l’Arbeter Tsaytung en 1890 puis à celle du Forverts (Jewish Daily Forward) en 1897, le nombre croissant d’immigrants rend cruciale la lutte pour de meilleures conditions de vie et son relais au sein de la presse et de l’institution littéraire. Les échecs de la période précédente font sentir avec plus d’acuité le manque d’un véritable organe d’opinion, d’inspiration progressiste, qui soit en accord avec le développement du mouvement ouvrier sur le sol américain et la place prépondérante qu’y occupent les militants d’origine juive. Cahan a d’abord tenté de devenir reporter ou écrivain en anglais pour des journaux américains, et c’est cette double compétence (familiarité avec l’esprit et les techniques de la presse moderne américaine et connaissance intime du milieu immigrant acquise lors de ses reportages dans les quartiers « ethniques » de Manhattan) qui le propulse au premier plan de la lutte titanesque pour fonder une presse et une littérature juives de transition où le yiddish devient l’instrument privilégié de l’adaptation à la vie américaine.
Pour la création de l’Arbeter Tsaytung, qui provient directement des luttes entre socialistes et style du journal londonien, qu’il trouve trop dogmatique et gagne l’appui de collaborateurs comme Louis Miller ou Morris Winchewsky, un poète prolétarien et agitateur socialiste, ainsi que celui de Morris Hillquit, futur dirigeant du parti socialiste américain. L’Arbeter Tsaytung, d’abord hebdomadaire, donne parallèlement naissance à un mensuel, Di Tsukunft, dirigé par Cahan, partisan d’une mouvance socialiste réformiste qui s’oppose à l’aile radicale du parti promue par Daniel De Leon. Cette scission politique se concrétise par la création du Forverts en avril 1897 et la naissance du parti social-démocrate d’Eugene Victor Debs auquel le Forverts se rallie, causant au passage la disparition de l’Arbeter Tsaytung.
Cahan tient cependant à souligner la continuité entre les deux journaux : même typographie, mêmes principes, mêmes hommes (Miller, Zametkin, Feigenbaum, Winchewsky). Cependant, cette continuité résulte peut-être avant tout de la personnalité de Cahan et de son désir de lier les deux journaux aux pages de sa vie personnelle. La Forverts Association, constituée de membres élus, sera souvent une simple courroie de transmission au service des vues de son rédacteur en chef.
Après avoir quitté temporairement la rédaction, au moment où il ne peut encore imposer ses conceptions, il revient à la tête du nouveau journal avec des pouvoirs accrus en 1902, et ce définitivement.
Un nouveau style de journalisme Les principes directeurs sur lesquels Cahan a fondé un nouveau style de journalisme unissent étroitement la politique linguistique à la vision d’un double engagement au service du socialisme et de la communauté immigrante. Cahan se prononce pour un élargissement de l’inspiration trop étroitement politique ou syndicale, revendiquant
vie quotidienne et aux problèmes concrets des immigrants. Aux impératifs de vulgarisation et d’éducation s’ajoute par conséquent celui de l’américanisation et de l’adaptation au nouveau pays.
La langue des articles doit être épurée, simplifiée, naturalisée, créant son audience tout en l’éduquant, en continuité avec l’évolution sociale de la collectivité, démarche dont l’ambiguïté idéologique assez paternaliste se conjugue avec les tendances autoritaires de la personnalité de Cahan.
Un autre principe, appelé de façon quelque peu antiphrastique « principe de tolérance », désigne de fait une lutte idéologique soutenue contre les libres-penseurs et ce qu’il désigne comme leur « fanatisme anti-religieux ». Le Forverts accueille un grand nombre d’articles directement écrits par lui, prônant la « tolérance », le respect de la liberté individuelle, la prise en compte de la religion en tant que choix d’ordre privé, où il se révèle en complète opposition avec l’intransigeance anticléricale de la plus grande partie du monde socialiste et anarchiste juif de l’époque.
On peut y voir une tentative de cohésion autour de bribes de valeurs culturelles échappées aux bouleversements du déracinement, un effort d’ouverture vers toute une partie des immigrants encore très attachés aux valeurs traditionnelles.
Un double engagement Cependant, le Forverts reste un journal engagé, marqué à gauche, apportant un soutien idéologique et financier aux syndicats, lors des grandes grèves du textile de 1909 à 1913. Il soutient le Bund, le parti ouvrier juif de Russie et ses instances culturelles au sein de l’Arbeter Ring, après l’échec de la Révolution de 1905 et l’implantation américaine croissante du parti juif La sphère politique du journal dépasse largement le cadre américain et se fait l’écho des événements en Europe, auxquels tant de liens rattachent encore les immigrants : pogroms et révolution russes, difficultés et succès du socialisme européen, à côté de pages très américanisées, mais aussi très largement tournées vers l’actualité mondiale. Cependant, les liens du journal avec la yiddishkeyt restent finalement influencés par l’histoire européenne : l’Affaire Dreyfus en France, l’affaire Beilis1 en Russie provoquent une prise de conscience douloureuse, prolongée par l’attention inquiète aux signes très réels d’antisémitisme en Amérique, comme l’affaire Leo Frank, par exemple, sur laquelle Cahan prend résolument position, engageant son journal dans la défense active de l’accusé juif2. Dans son autobiographie, Cahan évoque la force de ses liens à la yiddishkeyt, quand le fait d’être juif lui dicte ses réactions les plus affectives, comme à l’annonce du verdict 1. Menachem Beilis, un juif de Kiev, est accusé en 1911 d’avoir assassiné un enfant dont le corps mutilé est retrouvé près de la briqueterie où il est employé comme intendant ; l’affaire, instrumentalisée par le pouvoir tsariste et la presse antisémite, se transforme en accusation de crime rituel, alors que la police connaît manifestement l’identité du véritable assassin. Le procès, qui a lieu en 1913, mobilise l’opinion juive, en Russie et à l’étranger. Beilis sera finalement acquitté à l’issue de son procès. Bernard Malamud a écrit un roman inspiré de l’affaire : L’Homme de Kiev.
Cahan consacre à cette affaire retentissante une partie importante du tome 5 de ses mémoires en yiddish (Bleter fun mayn Lebn, 1931). Il a rendu visite à Frank dans sa cellule d’Atlanta en mars 1914, s’est longuement entretenu avec lui, et utilise le Forverts comme tribune de la lutte idéologique contre l’an-
condamnant Dreyfus, lorsqu’il quitte la salle de rédaction du journal américain où il est reporter pour aller rejoindre ses camarades juifs dans un café d’East Broadway. Même réaction, encore plus violente, lorsque isolé dans un lieu de villégiature il apprend la nouvelle du pogrom de Kishinev en 1903 : incapable de supporter la solitude, il prend le premier train pour New York.
D’un monde à l’autre Dès lors, le Forverts à ses débuts apparaît essentiellement comme symbole de la transition, du passage d’un monde à l’autre, tout en synthétisant les caractéristiques essentielles de l’évolution collective. Ainsi, la rubrique la plus ancienne (la sedre), construite sur un modèle religieux, illustre bien l’usage que Cahan fait des paradigmes traditionnels pour faciliter les transferts et pallier les difficultés de l’acculturation : la sedre (le « chapitre », lecture hebdomadaire de la Bible), de même que le proletarisher maguid (le « prédicateur prolétarien ») l’emploi parodique du moshl (la parabole) subvertissent, mais aussi conservent les cadres de la vie traditionnelle tout en leur ôtant leur contenu religieux. Transférer l’ordonnancement ancien de la semaine dans un nouveau rythme de vie c’est à la fois créer un besoin publicitaire, fidéliser le lectorat, mais c’est aussi recréer un cadre, une régularité qui viennent compenser le chaos de l’acculturation.
Le dialogue avec les immigrants s’amorce grâce à des procédés de communication directe entre l’équipe et le public du journal, par des questions de la rédaction auxquelles répond un afflux de lettres témoignant des problèmes d’adaptation rencontrés par la communauté des lecteurs : débat lancé à partir d’une question générale : « Qu’est-ce que s’adapter (oisgrinen zikh) ? Sollicitation des i soient « authentiques » ; conseils aux parents pour éviter d’inculquer à leurs enfants le mépris du socialisme ou de la yiddishkeyt, mais aussi pour les inviter à renoncer à leurs manières de table démodées ou grossières, qui font honte à leur progéniture ; ou encore pour ne pas les surcharger par des leçons de piano ou de violon ! Injonctions faites aux fils de s’asseoir à un seder ou de réciter le kaddish si cela peut réconforter leur mère : au nom du socialisme, Cahan lui-même leur donne l’absolution ! Avertissements prodigués aux maris : s’ils ont abandonné leur femme en Europe, il leur faut envoyer un avis de divorce, afin que l’agune, l’épouse délaissée, puisse se remarier.
Peu à peu, des institutions se créent pour faciliter ces échanges entre les deux continents, comme la célèbre « galerie des maris disparus », qui va jusqu’à diffuser des photos des maris fugueurs, au risque de provoquer méprises et quiproquos.
Le bintl brif, le courrier des lecteurs du Forverts, devient à partir de 1906 le miroir et la chronique quotidienne du vécu immigrant, repère et mémoire d’une société en mutation.
Des rubriques plus humoristiques dénoncent également les travers les plus répandus ou caricaturent les types sociaux les plus disponibles à la satire, comme ces allrightniks à qui tout semble réussir au prix des reniements les plus drastiques, ou à l’opposé, les « simples », tout droit sortis du shtetl, comme la famille proverbiale de Yente, de son mari Mendl Telebende et de leur fils Pyniè, qui apparaît régulièrement dans les chroniques consacrées à l’humour et à la distraction des lecteurs. 8QHLPDJHFROOHFWLYH¿OWUpH" La littérature comme relais Se pose par conséquent le problème des médiations intellectuelles qui, à force de filtrer et
simples instances de moralisation. Cahan semble trop souvent prêcher une assez médiocre voie d’harmonisation sociale, atténuant d’emblée les anomalies qui pourraient donner une image défavorable du groupe au monde environnant (prostitution et criminalité font ainsi partie des thèmes de campagne les plus fréquents du Forverts), et l’appel à la sensibilisation du public aux nécessités de l’assimilation ne va pas sans l’établissement d’une certaine distance condescendante, au risque de perdre le contact avec la réalité vivante, toujours plus chaotique et complexe que ce qu’en filtre l’éditorial de presse.
Cependant, le Forverts ne se réduit pas à un simple instrument d’acculturation. La collaboration d’écrivains de valeur ne s’est jamais démentie, même si les courants les plus avant-gardistes en yiddish, européens et américains, sont rarement représentés. Là encore, le journal de Cahan opère des médiations nourries entre les deux continents.
Z. Rayzen, I. L. Peretz, H. D. Nomberg3 publient de Varsovie dans les colonnes du Forverts, de même qu’Israël Joshua Singer, qui devient son correspondant permanent en Pologne, avant d’émigrer aux États-Unis et de faire venir son frère cadet, Bashevis, qui fera toute sa carrière journalistique et publiera la majeure partie de son œuvre littéraire dans les colonnes du journal new-yorkais. Certains auteurs ne s’adapteront jamais aux critères intransigeants et au caractère dictatorial de Cahan : Lamed Shapiro, par exemple, dans sa nouvelle Doc, dans le recueil New Yorkaises4, rend compte de façon caustique de ce « Saint des Saints » journalistique doté de son « grand prêtre » qu’est devenue l’institution du Forverts ; de même 3. Écrivains yiddish polonais parmi les plus connus de la génération des « classiques ».
Sholem Aleykhem, à l’époque le plus aimé des auteurs yiddish, semble avoir assez peu apprécié Cahan lors de sa tournée américaine. À l’inverse, les poètes prolétariens comme Morris Rosenfeld sont des collaborateurs permanents, de même que les nouvellistes du ghetto, réalistes et humoristes, spécialisés dans les « feuilletons », les vignettes brèves prises sur le vif. Sholem Asch, l’un des piliers du roman historique et du réalisme sentimental, figure parmi les auteurs favoris du journal.
Cependant, si la diffusion d’une littérature yiddish de valeur est indéniable, l’hostilité d’une partie des écrivains au Forverts, pour des raisons linguistiques plus encore qu’idéologiques est patente, et le développement de courants avant-gardistes, en particulier poétiques, dès 1907 (constitution du groupe des Yunge — Les Jeunes), mais surtout dans les années vingt, éloignent une grande partie de l’intelligentsia de l’entreprise éditoriale incarnée par Cahan. On peut bien sûr imaginer que le Forverts était à même de mettre en œuvre d’importants pouvoirs de pression et d’influence, non seulement au plan intellectuel, mais aussi matériel, par l’aide financière et les possibilités de publication qu’il dispensait aux auteurs.
Scènes juives L’exemple du théâtre yiddish, et de son auteur le plus important à cette époque, Jacob Gordin, peut être convoqué. Avec ses pièces, jouées jusqu’à Prague au café Savoy devant Franz Kafka, font irruption sur la scène yiddish des revendications sociales qui, tout en confortant les valeurs de base de la société juive (la famille en particulier), tendent à faire du théâtre un moyen d’expression au service de la moralisation progressiste du public. Ainsi les acteurs servent-ils de médium à des voix influentes
nalistes et attachées au maintien de la stabilité sociale étaient en fait violemment soutenues par le monde socialiste juif. Les polémiques avaient souvent lieu sur la scène même et l’auteur interrompait parfois sa pièce pour se lancer dans des diatribes enflammées contre ses adversaires. Les principaux journaux s’opposaient ainsi les uns aux autres par pièces et par auteurs interposés, le traditionaliste Tageblat de Kasriel Sarahson (de tendance orthodoxe) par exemple contre Abe Cahan au Forverts. Même si le Forverts est le lieu central de ces débats par l’intermédiaire des goûts prescriptifs de Cahan en matière littéraire il n’en possède pas moins une tenue intellectuelle qui dépasse de beaucoup le niveau de la polémique ou de la propagande : son supplément littéraire, le Tsayt Gayst, qui paraît de 1905 à 1908, est apprécié même par ses adversaires. De plus, les préoccupations constantes de Cahan en matière de traduction développent une pratique qui fait pénétrer les influences culturelles les plus diverses dans l’univers mental du « ghetto ».
Traduire en deux langues « l’esprit du ghetto » L’activité de Cahan comme directeur de presse et militant socialiste ne doit cependant pas faire oublier son rôle d’écrivain bilingue yiddishanglais à la charnière entre deux mondes, qu’il s’attache à faire communiquer au sein de formes littéraires de transition, entre le regard interne sur la communauté immigrante, qu’il évoque dans les deux langues, mais dont la version yiddish constitue un message en soi, destiné uniquement au groupe d’origine, et l’horizon d’attente du public assimilé ou « natif », qu’il tente de capter par l’usage de l’anglais pour traduire la vie du « ghetto » juif, cette composante essentielle de la multiculturalité américaine. le monde extérieur et avec ses racines juives, on est peut-être davantage sensible à la mobilité permanente qu’elle semble transposer fictionnellement.
Tout d’abord parce que son activité littéraire prend de l’importance au moment où il a temporairement quitté la direction du Forverts et où il pense se consacrer à une carrière de journaliste et d’écrivain en langue anglaise. Ensuite parce que Cahan déploie toute sa complexité individuelle dans ses rapports avec cette nouvelle sphère de sa créativité.
Il est vrai que l’écriture fictionnelle telle qu’il la conçoit est en continuité avec certains aspects de son activité journalistique. C’est au cours de ses longues promenades dans New York, de sa fréquentation quotidienne des postes de police comme reporter au Commercial Advertiser, de ses passages à Ellis Island pour documenter l’arrivée des émigrants, qu’il rassemble le matériau de son œuvre littéraire. Le réalisme et la vérité psychologique proviennent d’une expérience vécue au sein du quartier juif, et c’est cette expérience enrichie par le contact avec le monde extérieur que Cahan veut traduire avant tout. En anglais, pour le public américain, mais aussi sans doute à destination des générations de Juifs assimilés qui n’ont pas ou n’auront plus accès au yiddish. À travers l’anglais, c’est aussi à une certaine catégorie sociale du monde américain qu’il s’adresse, à l’écrivain W.
D. Howells, qui le connaît et l’apprécie, aux intellectuels, au monde littéraire américain. Au départ cependant, les deux langues d’écriture ne sont pas véritablement séparées et lui servent indifféremment comme langues de création.
Les premières tentatives d’écriture fictionnelle paraissent en yiddish dans l’Arbeter Tsaytung parce que, nous dit-il dans son autobiographie (rédigée beaucoup plus tardivement en yiddish), son désir spontané de création et d’audience est
Les encouragements de l’écrivain américain Howells5 l’incitent alors à se traduire lui-même en anglais, avec des changements de titre significatifs qui indiquent la différence des horizons d’attente par rapport à des lectorats distincts :
Motke Arbel, paru en feuilleton dans l’Arbeter Tsaytung, devient ainsi A Providential Match en anglais et est publié dans une revue américaine de short stories. Ensuite est publié en yiddish Di Tsvey Shidakhim en 1895, puis directement en anglais A Sweatshop Romance.
S’autotraduire dans sa langue Mais sa première tentative importante de gagner le lectorat américain est Yekl, dont le thème est à nouveau lié à la vie du ghetto juif.
L’autobiographie insiste peu sur les données psychologiques liées à l’écriture en anglais, qui semble finalement aller de soi et témoigner de la maîtrise acquise par Cahan dans la langue du pays d’accueil. Par contre, il insiste rétrospectivement sur ses difficultés à publier, ce qui motive sa décision de se tourner à nouveau vers le public immigrant. Il traduit sa nouvelle (un assez long récit) en yiddish et la publie à nouveau en feuilleton dans l’Arbeter Tsaytung. Ce n’est qu’un an plus tard que la nouvelle paraîtra finalement en anglais.
Ce mouvement de balancier est caractéristique d’une situation fondamentale d’indécision quant aux véritables destinataires de l’écriture.
Veut-il parler aux immigrants de leur propre situation, il modifie le titre de l’ouvrage et adopte des sonorités mimétiques de la distance entre les deux mondes : Yankl der Yankee est ainsi le titre en yiddish de la nouvelle (qui inspirera beaucoup plus tard le film Hester Street).
Howells, son mentor littéraire, loue le représentant d’une nouvelle force vive dans la littérature américaine. Les lecteurs du feuilleton en yiddish envoient des lettres enthousiastes où ils déclarent s’être reconnus dans les personnages. La critique américaine est divisée : certains apprécient la « couleur locale », la vision neuve d’une « autre » Amérique, les qualités discrètement mimétiques de la langue, le « document humain » à valeur quasi ethnographique. On trouve son style simple et naturel, on commente son « objectivité », son « apolitisme », alors qu’il est connu pour être un agitateur socialiste virulent.
Les opposants usent de deux séries de critères, « esthétiques et moraux », propres à toute critique opposée au réalisme : l’écrivain, en voulant donner le sentiment de la vie, montre une réalité « laide », voire immorale. La langue est argotique, c’est un « dialecte » reconstitué à l’usage du lecteur américain. Les critères esthétiques se transforment rapidement en arguments xénophobes, dissimulés derrière la critique littéraire : ce n’est pas là la « véritable » Amérique, un tel récit ne peut intéresser le public des « vrais Américains ».
Stratégies défensives et « bricolages » de l’identité Face à ces critiques, Cahan est contraint d’adopter une défense contradictoire : il doit à la fois plaider pour le réalisme, mais aussi pour
soit pas un simple plaidoyer pour un groupe ethnique particulier.
Il doit également se défendre auprès du public juif, répondre à l’accusation portée par les orthodoxes et les Juifs allemands d’avoir donné une image négative de la communauté immigrante.
Mais aussi d’avoir fait de la propagande socialiste, ou au contraire de ne pas en avoir assez fait aux yeux des éléments les plus radicaux politiquement.
Son image d’écrivain est susceptible d’appréciations diverses : on le compare à Israël Zangwill qui a publié Les Enfants du ghetto. Image qui n’est pas démentie par les titres de ses nouvelles ultérieures : A Marriage in the Ghetto (1898), ou de son recueil The imported Bridegroom and other Stories. Dans certaines nouvelles, le contenu proprement informatif semble parfois nuire à la vérité humaine de la fiction, c’est en tout cas le point de vue formulé par Hutchins Hapgood dans The Spirit of the Ghetto.
D’autre part, il est fêté dans l’establishment littéraire comme un tenant de l’école réaliste, aux côtés de Howells et de Stephen Crane, qui vient tout juste de publier The Red Badge of Courage.
Il est ainsi happé par les polémiques internes au monde culturel américain, les conférences et les soirées littéraires, par le snobisme de la bohème new-yorkaise, qu’il juge par ailleurs assez sévèrement, à l’aune de ses principes socialistes. Ce monde très fermé, parfois xénophobe, lui paraît d’ailleurs bien inférieur, par les talents et la culture, aux cercles intellectuels encore liés au judaïsme russe et aux écrivains européens qu’il continue à encenser.
Finalement, à la lecture de l’autobiographie, on est à la fois séduit et irrité par les multiples facettes de l’intellectuel, ce cheminement complexe que le regard rétrospectif de l’autobiographe veut présenter comme l’itinéraire d’une fidélité à soi, d’une continuité identitaire, et dont n’apparaissent que rarement les failles et les ruptures, voire les reniements et les échecs. Le projet autobiographique met l’accent sur l’accumulation des strates successives de la personnalité, en phase avec les courants collectifs qui animent les processus de transculturation, mais le lecteur d’aujourd’hui sera davantage tenté de lire les contradictions d’une situation historique de transition, où l’intellectuel incarne un devenir commun tout en tentant de le modeler par ses propres sphères d’intervention et de créativité.
Abraham Cahan domine ce mouvement du temps de toute sa stature combative, lui qui s’est pratiquement identifié à toutes les étapes de la migration ashkénaze, telle qu’il l’a également retracée symboliquement dans son roman en anglais : The Rise of David Levinsky (1917). Il a été à l’écoute des voix multiples d’une culture en voie de transformation, mais peut-être aussi de disparition.
La réussite de l’assimilation linguistique, l’usage conjoint des deux langues apparaissent dès lors en creux comme significatifs des dilemmes de la culture yiddish et de la fragilité complexe de ses processus créatifs.
- ↩ Leo Frank, un jeune homme juif d’une trentaine d’années, directeur d’une usine dans le Sud des États-Unis, est accusé en 1913 du viol et du meurtre d’une de ses ouvrières âgée de quatorze ans. Sa condamnation à mort, en l’absence de preuves décisives de sa culpabilité, est commuée en prison à vie, mais il sera kidnappé dans sa prison et lynché par la foule en août 1915.
- ↩ Lamed Shapiro, New Yorkaises, trad. du yiddish par D.
- ↩ W. D. Howells, est avec Hamlin Garland et Stephen Crane L’horizon critique comme mise en lumière de la complexité Les réactions critiques mettent en lumière, voire accentuent les polarités et les allégeances multiples de l’acte littéraire en deux langues, adressé à plusieurs mondes et rendant compte des passages entre différents univers culturels :