On date souvent la naissance de l’intellectuel dans nos sociétés, de l’Affaire Dreyfus. La fonction de l’intellectuel moderne — défendre une cause qu’il estime juste, au nom de valeurs universelles dont il s’estime dépositaire — semble donc être née dans la lutte conjuguée contre la Raison d’État et contre l’antisémitisme.
Pour ce qui est des intellectuels juifs, on pourrait se hasarder à leur trouver des ancêtres lointains chez les prophètes bibliques qui justement au nom de la justice étaient prêts à affronter les abus du pouvoir, à l’époque un pouvoir royal, et ceci quelquefois au péril de leur vie. Et bien des intellectuels juifs laïques ou non-religeux rattachent leur engagement à cette éthique prophétique. « Tu n’opprimeras pas l’Étranger, car vous avez été étrangers en Egypte ». Comme le rappelle cette phrase, la motivation de l’engagement chez les intellectuels juifs est souvent la mémoire historique des persécutés, qu’elle soit récente ou ancienne, qu’il s’agisse d’une mémoire collective ou d’une mémoire individuelle, l’une se superposant souvent à l’autre.
À propos des intellectuels juifs, Vladimir Rabi, écrivait :
En diaspora qui est l’Intellectuel juif ?
C’est un homme de culture hybride, mais où la culture environnante est culture dominante : un homme marginal vivant, à des niveaux différents et avec une intensité difla limite, l’exilé par excellence.
Jusqu’à l’émancipation les deux mondes juif et non juif étaient tout à fait séparés, vint la Haskala, qui lutta contre cette conception qui universalisait l’hétérogénéité du monde juif.1 A notre époque une grande partie des intellectuels juifs se sont éloignés de la tradition. L’appel aux valeurs universelles peut alors avoir un sens ambigu dans son rapport à leur judéité : agissent-ils alors comme juifs ou comme citoyens ?
Question souvent soulevée à propos des engagements politiques.
Ainsi Pierre Vidal-Naquet écrivait : « Pendant la guerre d’Algérie, ai-je agi en tant que Juif ? En ta nt qu’héritier de la tradition dreyfusarde plutôt, même s’il m’arrivait de penser avec sympathie aux prophètes d’Israël et à leur exigence de justice. »2 Quant à Richard Marienstras dans une analyse critique de l’intellectuel organique, il écrivait : … le rôle des intellectuels juifs n’est pas de fournir n’importe quelle justification à n’importe quel acte juif. ll est plutôt de se demander publiquement dans quelles conditions la morale peut encore trouver son compte dans un contexte où domine la violence.
ÉDITORIAL : INTELLECTUELS JUIFS Izio Rosenman
D’autres intellectuels juifs, ceux que l’on appelle « les juifs du retour », pensent quant à eux que l’Émancipation des Juifs qui en a fait des citoyens, c’est-à-dire des personnes capables de prendre des engagements dans la cité, a été et demeure un danger mortel pour les Juifs, une menace de disparition par dissolution dans l’universel.
Alors on peut se demander : quel rôle les intellectuels juifs ont-ils joué depuis l’Émancipation, quelle place ont-ils occupée dans les sociétés juives et non juives dans lesquelles ils vivaient ? : parias, outsiders ou acteurs à part entière ?
Pour quelles causes se sont-ils mobilisés ?
Quelle fut leur part d’utopie ? puisée à quelles sources ? Quelle est aujourd’hui la place des intellectuels organiques dans les sociétés juives ?
Quels sont leurs rapports à la tradition religieuse juive ? Et aux grands mouvements politiques ?
Voilà beaucoup de questions. Les réponses sont quasiment aussi riches que diverses.
C’est peut-être pour toutes ces raisons qu’il n’y a pas un seul type d’intellectuel juif mais des intellectuels juifs. C’est pourquoi on trouvera dans ce numéro de Plurielles plus de cheminements individuels que de catégories générales.
On ne peut fermer cet éditorial, sans marquer l’horreur qui nous saisit devant les massacres perpétrés à Paris par des jihadistes islamistes, au siège de Charlie Hebdo d’abord où la rédaction a été décimée, puis au Supermarché cacher de Vincennes, où quatre personnes ont été assassinées parce que juives, après les assassinats des enfants juifs de Toulouse et ceux du Musée juif de Bruxelles. Heureusement beaucoup de voix se sont élevées parmi les intellectuels d’origine ou de culture musulmane pour condamner ces assassinats barbares et racistes qui sont une menace pour notre démocratie et notre vivre ensemble.