/LPLQDLUH Il y a beaucoup d’anomalies évidentes dans le mythe de Massada. Leur origine remonte - pour un grand nombre d’entre elles - aux archéologues israéliens et à l’interprétation des vestiges donnée par l’ancien commandant de la Haganah1, Ygael Yadin. Figure vénérée en Israël, il a quand même été accusé d’avoir interprété ses découvertes afin qu’elles cadrent avec le mythe de Massada mis au point par l’éducateur et « entrepreneur moral » Shmarria Guttman. Pour le sociologue Nachman Ben-Yehuda, une motivation nationaliste et idéolo- gique a joué un grand rôle dans sa décision d’entre- prendre des fouilles à Massada. On pensait, ajoute- t-il, qu’Israël avait besoin de mythes pour fabriquer un processus central de construction de la nation et de l’État, pour fabriquer des identités et créer de la cohésion en favorisant un fort sentiment de passé commun. Israël avait besoin de promouvoir la perception de soi-même comme environné de toute part par des ennemis voulant sa destruction. Il fallait un nouveau type de Juif prêt à combattre et à mourir pour son pays. Yadin a interprété les événements de Massada pour qu’ils fournissent le modèle requis. Il joua un rôle formateur dans la création d’Israël. Pour lui, les fouilles étaient une « question patriotique » qui justifiait le mensonge et l’occultation de la vérité en fonction de buts poli- tiques. Une génération entière de Juifs israéliens a assimilé ce mythe falsificateur qui s’est solidifié comme un ingrédient permanent de leur identité en 1. La Hagana était l’organisation paramilitaire juive de ce qui était à l’époque le mandat anglais sur la Pales tant qu’Israéliens. Pour connaître toute l’histoire en détail, le lecteur devra se procurer un exemplaire du livre de Nahman Ben Yehuda, Sacrificing Truth - Archeology and the Myth of Massada, (Humanity Books, Amherst, New York, 2002). Le texte qui suit est écrit par Nahman Ben Yehuda à partir d’un ouvrage plus ancien The Massada Myth: Collective Memory and Mythmaking in Israel, (Madison, The University of Wisconsin Press, 1995). ±±±±±± L’expression “le mythe de Massada” est devenue un quasi-lieu commun pour les Israéliens, et pourtant son sens exact n’est pas tout à fait clair. Dans ce petit article je vais tenter de décrire la nature de ce mythe, comment il a été créé et pourquoi.
La structure logique que je vais suivre est celle-ci : 1. je voudrais nous familiariser avec le récit historique de Massada qui n’est pas considéré comme un « mythe », c’est-à-dire celui de Flavius Josèphe.
surinterpréter le texte et à le lire de façon très libre.
L’autre insiste sur le fait que l’on doit lire et interpréter Josèphe « tel quel », c’est-à-dire en restant aussi proche que possible du texte lui-même, sans se permettre d’interprétation trop libre. 4XHGLW-RVqSKH" Il faut resituer le récit de Massada dans son contexte, à l’intérieur de la période historique concernée, sinon il ne veut rien dire. Massada faisait partie d’une révolte juive beaucoup plus vaste contre l’Empire romain, entre 66 et 73.
Cette révolte se termina par un désastre et une amère défaite pour les Juifs. Massada n’était que la défaite qui mit un terme à l’éradication de cette révolte dans son ensemble. Il y avait différents groupes idéologiques de Juifs pendant le temps qu’elle a duré. Parmi eux quatre groupes importants se détachent. Les deux groupes les plus significatifs sont les Sicaires et surtout les Zélotes qui supportaient visiblement le poids le plus important de la révolte. Josèphe distingue clairement ces deux groupes. Tout au long du livre, le lien entre les Zélotes et les Sicaires n’est pas toujours très net, mais quand Josèphe discute Massada, son utilisation du mot « Sicaire » pour décrire les rebelles juifs est quasiment constante.
Avant le début de la révolte, Massada fut conquise - probablement par les Sicaires, commandés par Manachem, en 66 2. C’est en fait cet acte-là qui a symbolisé et marqué le début de la grande révolte juive. À Jérusalem, les Sicaires étaient impliqués dans tant d’activités terroristes contre les Juifs et les autres qu’ils furent contraints de quitter la ville quelque temps avant le début du siège par les Romains. Ils fuirent5
Pendant que les Sicaires étaient à Massada, il est clair qu’ils ont attaqué des villages environnants. Le summum de ces attaques fut atteint, par exemple, à Ein-Gedi : « profitant de la nuit pour échapper aux regards de ceux qui auraient pu leur faire obstacle, les Sicaires firent une incursion contre une petite ville appelée Engaddi.
Ils dispersèrent et chassèrent de la cité les éléments capables de se défendre avant même qu’ils aient pu prendre leurs armes et se rassembler ; ceux qui étaient incapables de fuir, les malheureuses femmes et les enfants, ils les massacrèrent, soit plus de sept cents personnes. »3 3. Flavius Josèphe, La guerre des Juifs, trad. P. Savinel, Paris, Minuit, 1991, p. 390.
Pour ne pas retraduire l’anglais traduisant le grec, nous donnons cette traduction, mais Nahman Ben-Yehuda précise : « quand je fais référence à Flavius Josèphe, le texte est The complete works of Josephus, par Josephus Flavus, traduit en anglais par WM Whiston. J’ai utilisé l’édition de 1981 publiée par Kregel Publications (Grand Rapids, Michigan).
J’ai délibérément choisi cette édition pour différentes raisons. Le petit groupe de chercheurs spécialistes de Josèphe utilisent un système de référence des livres et paragraphes que j’ai décidé de ne pas reprendre.
Premièrement, la plupart des lecteurs naïfs n’ont pas conscience de ce système (qui est restreint aux spécialistes évoqués plus haut) et l’utiliser pour une publication destinée à un large public produira des confusions chez le lecteur. C’est pourquoi j’ai préféré utiliser un texte facilement disponible et un mode de
Après cela, les attaquants sicaires emportèrent toutes les réserves de nourriture à Massada.
Il y a différentes versions du temps qu’a duré le siège de Massada. Josèphe ne discute pas la question. Quoi qu’il en soit, il est évident que le siège n’a pas commencé immédiatement après la destruction de Jérusalem. Les forteresses d’Herodion et de Machaerus ont d’abord été conquises, puis Lucilius Bassus (qui fut envoyé comme légat en Judée) mourut et fut remplacé par Flavius Silva (qui lui succéda comme procurateur de Judée). Silva a d’abord rassemblé ses forces et c’est ensuite seulement qu’il lança l’attaque finale contre Massada. Tout ce processus a pris du temps. La plupart des chercheurs semblent admettre que le siège et la chute ce que ceux qui ont fabriqué le mythe connaissaient à l’époque. C’est pourquoi la question de savoir quelle version de Josèphe était utilisée est centrale. L’édition utilisée ici était celle que possédaient les fabricateurs du mythe, ainsi que la traduction de Simchoni.
Le fait est que sans Josèphe nous en savons très peu.
Toute notre connaissance de la période est potentiellement basée sur les écrits de Josèphe. Il est - heureusement ou malheureusement - la principale, et pour de nombreux aspects, la seule source historique. Si Josèphe n’avait pas écrit une histoire, il n’y aurait pas de Massada, de Sicaires, de révolte, etc. C’est pourquoi je prends la version de Josèphe comme un point d’appui fondamental, quelle qu’en soit la valeur de vérité (à moins bien sûr que quelqu’un surgisse avec des arguments décisifs établissant pourquoi ce qu’il dit ou des parties de ce qu’il dit est faux. Il est certain qu’en tant que source historique le récit de Josèphe est problématique. Mais c’est le seul dont nous disposons, c’est la seule vérité détaillée que nous avons sur la grande révolte juive et sur Massada ».
Voici le texte en anglais cité par Ben Yehuda : “they came down by night, without being discovered... and overran a small city called Engaddi, in which expedition they prevented those citizens that could have stopped them, before they could arm themselves and fight them.
They also dispersed them and cast them out of the city de Massada n’ont pris que quelques mois, quatre, six, peut-être huit, probablement de l’hiver 72/73 jusqu’au printemps suivant. En fait l’étude de Roth, impressionnante de précision, établit ceci : « L’un dans l’autre, la durée la plus probable du siège de Massada est au maximum de neuf semaines, au minimum de quatre, le plus probable étant sept semaines. Supposer un siège d’environ sept semaines concorde avec la date de la chute de la forteresse donnée par Josèphe, quel que soit le calendrier utilisé. »4 Une telle conclusion est, de plus, confirmée par la récente attention géologique au fait que la massive rampe d’accès du siège par le côté ouest de Massada se trouve sur un énorme promontoire naturel. Dans ce cas, l’armée romaine n’a pas eu à construire la grande rampe d’accès à partir du bas de la montagne, mais seulement à ajouter la rampe actuelle sur le sommet du promontoire naturel. Cela signifie que la construction de la rampe a demandé beaucoup moins d’efforts que ce que certains avaient supposé auparavant5.
Alors que pour la destruction du siège de Jérusalem Josèphe décrit des attaques plutôt courageuses contre les Romains par les défenseurs juifs de la ville, on ne dispose d’aucune de ces descriptions pour le siège de Massada. Cette omission est significative dans la mesure où, après la chute de Jérusalem, l’armée romaine a fait la conquête de trois autres forteresses.
L’une était Herodion qui tomba assez vite.
L’autre était Machaerus où les Juifs menèrent un combat courageux, dont des attaques contre l’ar- 4. Jonathan Roth, 1995. «The Length of the Siege of
mée romaine. De plus Josèphe avait d’autant plus intérêt à présenter la lutte héroïque des Juifs que cela démontrait à quel point l’armée romaine qui les avait conquis était encore plus héroïque. L’absence de mention de combats actifs, de résistance ou d’attaques par les défenseurs de Massada n’est pas sans signification. Ainsi, alors que l’impression type que l’on retire de la description de combats et de batailles faite par l’historien est qu’il y avait une guerre autour de Jérusalem, rien de tout cela ne ressort du siège de Massada par les Romains.
En d’autres termes, il n’y a eu en vérité aucune « bataille » aux alentours de Massada. Ici, nous devons avoir en mémoire qu’il y a une quantité d’exemples historiques de véritables « luttes jusqu’à la fin » remarquables et héroïques. Par exemple :
Leonidas et ses trois cents Spartiates au défilé des Thermopyles ; la résistance finale à Alamo ; la détermination du commandant américain de la 101e division Airborne à Bastogne de « combattre jusqu’à la fin » pendant la contre-attaque allemande dans les Ardennes en 1944 ; la résistance héroïque des Marines américains à Wake Island en 1941 ; la révolte contre toute attente des Juifs du ghetto de Varsovie et, dans la Bible, la mort de Samson en même temps que ses ennemis. Ainsi, pour utiliser une analogie purement juive, quand les Sicaires furent mis devant le choix à faire, ils ont choisi le suicide plutôt que la destinée de Samson. Ce que Josèphe a à dire du suicide est qu’après l’entrée des Romains à Massada et leur découverte des corps morts : « ils furent saisis d’admiration devant la noblesse de leur décision et le mépris de la mort manifestée par tant d’hommes qui la mirent à exécution sans broncher. »6 6. Flavius Josèphe, op.cit., p. 550. « Nor could they [the Romans] do other than wonder at the courage of Il semble que la résolution inflexible, le courage des Sicaires et leur acte de suicide collectif à Massada aient suscité beaucoup de respect et d’admiration chez les Romains et Flavius Josèphe. On peut supposer qu’il en a vraiment été ainsi. Mais Josèphe ne fait pas le saut analytique du « respect » à l’ « héroïsme ». L’héroïsme a été socialement construit. En réalité, Josèphe décrit ailleurs les Sicaires se tuant mutuellement comme les « malheureux »7 qu’ils étaient. La désagréable impression qui se dégage est qu’à Massada, les Sicaires si experts en attaques des villages voisins n’étaient pas vraiment de bons combattants et qu’ils ont en fait évité les occasions de lutter.
Josèphe précise en particulier que Eleazar Ben- Yair a dû faire deux discours pour persuader son peuple de se suicider. Il « cite » même ces discours en entier. Il en ressort clairement que les rebelles juifs de Massada étaient d’abord plutôt réticents à s’engager dans un suicide collectif. Joseph affirme qu’il y avait presque mille Sicaires en haut de Massada. Ces gens n’étaient pas du tout des guerriers. C’étaient des femmes et des enfants et peutêtre d’autres encore non combattants. On ne sait pas combien de combattants effectifs il y avait.
Bien que Josèphe n’établisse pas la taille spécifique de la dixième légion romaine qui mena le siège de Massada, on peut supposer qu’elle était composée de 6 000 soldats au minimum (selon l’estimation que l’on trouve dans la littérature). Cependant elle a pu aussi atteindre le chiffre de 10 000. Il est essentiel de souligner qu’il y a eu sept survivants au suicide collectif. C’est important parce que c’est une des femmes survivantes qui a fourni les détails sur la dernière nuit des Sicaires à Massada. shown when they went through with such an action
Dans ces conditions, quand on examine soigneusement les composantes principales du récit de Josèphe sur la grande révolte et sur Massada, on n’y trouve simplement pas de portrait d’héroïsme à Massada. Le récit transmet l’histoire d’une révolte condamnée d’avance (et problématique), d’un majestueux échec, de la destruction du Second temple et de Jérusalem, de massacres des Juifs à grande échelle, de différentes factions de Juifs combattants et s’assassinant les uns les autres, d’un suicide collectif (une action qui n’était pas vue favorablement par la foi juive) commis par un groupe de terroristes et d’assassins dont l’esprit combatif a pu être mis en question. De plus et du point de vue de Josèphe, c’est, en ce qui concerne Massada en particulier, non seulement la nature des rebelles présents qui était problématique, mais aussi leur manque d’esprit combatif. Josèphe veut dire par là que la dixième légion romaine est arrivée et a fait le siège de Massada. Ce siège n’a pas duré très longtemps et n’a été accompagné d’aucune bataille majeure. Quand les Romains ont réussi à pénétrer dans la forteresse, ils ont trouvé sept survivants et ce qui restait des Sicaires juifs (et peut-être aussi quelques non-Sicaires) qui avaient commis le suicide collectif. Un tel acte a clairement suscité le respect pour ces rebelles tant chez les soldats romains que chez Josèphe. D’un point de vue militaire romain, la campagne de Massada a dû être une action sans grande signification après une guerre très importante en Judée - une sorte d’opération de nettoyage. C’est une chose que l’armée romaine devait faire, mais qui n’impliquait rien de très particulier en termes de stratégie ou d’effort militaires. En fait Shatzman note que le siège romain de Massada n’avait rien d’exceptionnel8. La lecture du récit de Josèphe suscite immédiatement la question : comment une histoire si horrible et problématique a-t-elle pu devenir un symbole si positif ? En fin de compte, dans le contexte de Massada en particulier et dans le contexte général, l’héroïsme n’est ni évident ni compris comme tel. &RPPHQWFRQQDLVVRQVQRXVOHFRQWHQX GXUpFLWP\WKLTXHGH0DVVDGD" Maintenant que nous sommes un peu familiarisés avec le récit historique de Massada, la question suivante est celle de savoir jusqu’à quel point les Israéliens sont familiers de ce récit. Dans quelle mesure leur connaissance de Massada se rapproche-t-elle du récit historique effectif ? Plus important encore : comment savons-nous ce que ces Israéliens (et d’autres) en connaissent ?
Pour répondre à ces questions, j’ai examiné les différentes manifestations culturelles de ce récit. En d’autres termes, la question méthodologique s’est concentrée sur la façon dont les cultures fabriquent et transmettent la connaissance à leurs membres. Dans le cas de Massada, il n’était pas très difficile de répondre à cette question. J’ai scruté en profondeur tous les aspects de la culture qui étaient susceptibles de faire référence à Massada et examiné la façon dont le récit de Massada y était décrit. Cet examen a été à la fois historique et multidirectionnel.
Il a concerné tant des sources écrites (des bulletins, des livres, des tracts, des journaux) que des entretiens. Les éléments culturels que j’ai cherché à vérifier étaient les suivants : les sept principaux mouvements de jeunesse (laïques et religieux) en Israël ont été examinés ; l’utilisation de Massada par les mouvements clandestins juifs de Palestine Discoveries From The Excavations Jerusalem Hebrew
avant la création de l’État ; la façon dont Massada était utilisée dans l’armée israélienne ; la façon dont Massada est présenté dans les manuels scolaires (élémentaires et secondaires), dans des textes de référence et les encyclopédies ; la façon dont Massada est présenté aux touristes qui visitent le site, dans les guides touristiques, le nombre de visiteurs de Massada, le développement de Massada en tant que site touristique ; la façon dont Massada est présentée dans diverses formes artistiques : la littérature pour enfants, la fiction pour adultes, la poésie, le théâtre, les films, les images, les sculptures, la science-fiction. L’examen de tous ces domaines nous procure une analyse très puissante de la culture en ce qui concerne le point auquel le récit de Flavius Josèphe correspond au type de présentation que la culture juive israélienne fait de Massada. Cette analyse culturelle montre aussi les différentes façons dont Massada a été présenté.
Il ne sera pas outre mesure surprenant que la conclusion la plus évidente à tirer de cette analyse est que la façon dont Massada est présenté dans les différentes manifestations culturelles que j’ai examinées ne correspond pas du tout au récit de Flavius Josèphe. Quand on compare le récit mythique de Massada à celui de Josèphe, il diverge considérablement du récit historique. Le récit mythique conserve, plus ou moins, trois éléments principaux du récit de Josèphe : les rebelles juifs qui ont participé à la grande révolte contre l’Empire romain se sont trouvés à la fin de la rébellion de Massada ; l’armée impériale romaine a lancé un siège sur la montagne afin de conquérir l’endroit et de capturer les rebelles ; quand les rebelles se sont rendu compte qu’il n’y avait plus d’espoir ni de gagner ni de tenir contre l’armée romaine, ils ont choisi de se tuer plutôt que de se peut trouver ces détails dans presque toutes les formes du récit mythique, qu’il soit écrit ou oral. /HVRPLVVLRQVHWOHV©LQIRUPDWLRQVª QRQpWD\pHVIDFWXHOOHPHQWDMRXWpHV DXUpFLWGH0DVVDGD Le récit étant présenté de cette manière, il est effectivement très facile d’être impressionné par l’héroïsme des rebelles sur le promontoire de Massada. Mais d’autres éléments non moins importants présents dans le récit historique sont régulièrement absents, ensemble, du récit mythique. De plus, ces omissions sont souvent accompagnées d’ « informations » imaginaires (et parfois assez inventives il faut l’admettre), qui ne s’étayent sur aucun fait.
Premièrement, le fait que les événements de Massada ont été le dernier acte d’une désastreuse révolte contre l’Empire romain, qui a échoué, n’est pas prouvé. La sagesse de cette révolte et la façon problématique dont elle a été organisée et dont elle s’est battue ne sont généralement pas énoncées explicitement. En plus de cette omission, il faut ajouter la fréquence de l’invention selon laquelle les rebelles de Massada sont arrivés là après la destruction de Jérusalem. Ce point est significatif dans la mesure où cela implique que ces « pauvres héros », qui ont combattu si durement à Jérusalem, étaient à peine capables d’échapper à l’armée romaine. Cependant, dans la mesure où ils ont réussi à le faire, ils ont choisi de continuer le combat ailleurs. Le fait que les Sicaires de Massada ont été forcés de quitter Jérusalem par les autres Juifs qui en avaient assez d’eux et de leur chef Manachem est complètement ignoré. En réalité, les Sicaires ont dû fuir Jérusalem avant le siège de l’armée romaine sur la ville. C’est alors qu’ils ont trouvé refuge en
Deuxièmement, la véritable identité et la nature des « rebelles » de Massada n’est généralement pas révélée. Comme nous l’avons vu, c’étaient des Sicaires, et ce que Josèphe en dit n’est pas spécialement élogieux. C’était un groupe de voleurs et d’assassins qui tuaient et volaient d’autres Juifs. Les mots généralement employés pour les décrire comme « défenseurs de Massada », « combattants de Massada » et plus fréquemment « zélotes », sont délibérément trompeurs. Du point de vue de Josèphe, ce dernier terme est tout simplement inexact.
Troisièmement, les attaques menées par les Sicaires de Massada sur les villages juifs ( ?) environnants, et leur massacre des habitants d’Ein-Gedi, qui témoignent de leur nature d’assassins brutaux, de voleurs ou de terroristes, sont à peu près toujours ignorées.
Quatrièmement, la durée du siège de Massada par les Romains, entre probablement quelques semaines et peut-être quatre mois, si l’on s’en tient du moins à Josèphe, a tendance à être ignorée. Le siège est généralement vaguement décrit comme « long » ou comme « ayant pris des années » ou sinon comme ayant duré entre une et deux (plus fréquent) années.
Cinquièmement, le fait que Josèphe ne décrive aucune bataille autour de Massada est ignoré.
Comme est ignorée la supposition que cela implique selon laquelle les Sicaires ont pu être peu enthousiastes à l’idée de combattre l’armée romaine. En fait, de nombreuses versions du récit mythique sous-entendent ou disent explicitement que ceux qui combattirent la dixième légion romaine à Massada ont mené des attaques contre ses troupes, ses machines de guerre, etc. On fait ainsi allusion à une véritable bataille. Quelques écrivains particulièrement créatifs ont suggéré vu que les fouilles archéologiques ont échoué à confirmer d’une quelconque manière l’existence d’une bataille, ce scénario est plus que vraisemblablement une pure fabrication. Cependant, alors qu’il est probable qu’il y ait eu un combat lors de la dernière étape du siège, quand les Romains étaient en train d’ouvrir une brèche dans le mur, il n’y avait avant ce moment aucune opposition de la part des « héros » assiégés de Massada.
Sixièmement, on tente de « défaire » le suicide, soit en utilisant des expressions qui ignorent la nature exacte de l’action, comme « ils sont morts héroïquement », « ils ont choisi la mort plutôt que l’esclavage », ou en insistant sur le fait que ceux qui ont suivi Ben-Yair se sont tués les uns les autres et ne se sont pas tués eux-mêmes, à l’exception bien sûr du dernier.
Septièmement, l’hésitation des rebelles à se suicider et le fait qu’il a fallu deux discours à Eleazar Ben-Yair pour les en convaincre sont généralement négligés. Soit aucun discours n’est mentionné ou alors un seul. Ceci convient bien plus à une fable héroïque ; après tout, les héros n’hésitent pas.
Huitièmement, on mentionne rarement les sept survivants dont parle Josèphe et l’on insiste souvent sur le fait que tous les habitants de Massada se sont suicidés. Généralement toute la question des survivants est ignorée, bien qu’on mentionne parfois « un survivant » (une « vieille dame ») ou « aucun survivant ». Encore une fois, une telle approche convient mieux au thème de l’héroïsme : les héros ne se cachent pas dans les sous-sols en se recroquevillant par peur de mourir.
En fin de compte, on présente généralement les choix qui restaient aux rebelles de Massada comme ayant été limités à deux : la reddition ou la mort (c’est-à-dire le suicide). D’autres possibi-
Josippon) ou, selon la suggestion de Weiss- Rosmarin, concentrer ses forces en une fois pour essayer de créer une diversion, ce qui aurait permis la fuite de nombreuses personnes, dont les femmes et les enfants. Une autre possibilité ignorée (bien que moins désirable) est celle des rebelles négociant avec les Romains (en fait une telle négociation a bien eu lieu à Machaerus).
Les omissions et les additions ne sont pas les seules méthodes utilisées pour la construction sociale du récit mythique. Ce sur quoi on insiste a joué aussi un rôle important. Par exemple la plupart des sources qui propagent le mythe de Massada présentent l’image d’un petit groupe de rebelles contre une énorme armée romaine.
On va parfois jusqu’à produire des chiffres : 967 rebelles contre des milliers (10 000-15 000) de soldats romains. Ces chiffres sont sans doute exacts, mais insister sur eux renforce un élément qui est l’une des marques de fabrique de l’identité juive israélienne moderne - la lutte « des quelques uns contre le grand nombre ».
Si je voulais synthétiser et reconstruire le récit mythique de Massada en un idéal-type, avec ce qu’il garde des faits tels qu’ils se sont passés, ses omissions et ses ajouts, voilà ce à quoi il ressemblerait :
Après la destruction de Jérusalem par les Romains, les Zélotes qui restaient ont fui à Massada. Les Romains ont assiégé Massada. Les Zélotes ont courageusement combattu et ont attaqué les positions romaines pendant trois ans (ainsi Massada a servi de centre de rébellion contre les Romains pendant trois ans). Cependant, quand ils se sont rendu compte qu’il n’y avait plus d’espoir de gagner et que le choix Ainsi, en préservant certains éléments, en ignorant d’une manière systématique les aspects les plus problématiques et en ajoutant des interprétations libres et des inventions, le mythe héroïque de Massada a été forgé. L’effet combiné des omissions mentionnées plus haut, des additions et des accentuations sélectives est la création d’une fable héroïque. De plus, cette fable héroïque est généralement racontée sur le site lui-même, en présence des ruines antiques.
On la raconte dans le cadre d’une cérémonie de prestation de serment (dans l’armée), d’une marche longue et ardue dans le désert de Judée ou dans quelque autre activité éducative. Une telle méthode qui consiste à combiner l’expérience d’une visite effective à Massada avec une fable héroïque construite logiquement, a aidé à faire advenir le suspens du doute et la transmission du récit mythique de Massada. 4XDQGHWSRXUTXRLDWRQFUppOHUpFLW P\WKLTXHGH0DVVDGD" Il n’est pas très difficile d’établir le fait que le récit mythique de Massada a été créé par le sionisme laïque. Les Juifs religieux, sionistes ou non, n’ont majoritairement pas participé à la création du mythe. Un grand nombre d’entre ont se sont farouchement opposés à ce mythe.
Il est clair que le récit mythique de Massada a commencé à être forgé au tournant du siècle.
Il a reçu une forte promotion dans les années 1920. Avant cette époque, Massada en tant que fable héroïque était utilisée dans le cadre d’un débat entre deux leaders idéologiques sionistes laïques (Ahad Ha’am et Berdichevsky). En 1923, parut l’excellente traduction de Josèphe par le Dr Simchoni. En 1927, Y. Lamdan publia son poème « Massada » qui devint si populaire. De plus, les
comme une fable héroïque, Shmaria Guttman et le professeur Yoseph Klausner, ont œuvré à la fin des années 1920 et au début des années 1930.
Il est clair que le mouvement sioniste en voie de consolidation recherchait désespérément des fables héroïques juives. Il avait besoin de ces fables pour un certain nombre de raisons : pour contrer l’image antisémite européenne empoisonnée du Juif non héroïque ; pour créer une nouvelle conscience et une identité juives laïques ; pour établir un lien fort et incontestable des Juifs à la Palestine (à l’époque) et à Israël (plus tard).
Le besoin d’un tel lien s’est aiguisé au début des années 1940 quand la menace d’une invasion de la Palestine était imminente (par l’Afrika Korps de Rommel). Ces années ont vu la cristallisation du récit mythique de Massada dans sa forme la plus puissante. Nul doute que la création du récit mythique était justifiée d’un point de vue fonctionnel, dans la mesure où il a aidé un grand nombre de membres du Yichouv à faire face à quelques défis historiques véritablement immenses. Ainsi le récit mythique de Massada est devenu un ingrédient majeur et important dans la constitution de l’identité nationale et individuelle du nouveau Juif laïque et sioniste : fier(e), enraciné(e) dans son pays et sa volonté, et donc capable de se battre pour ce pays, jusqu’à la fin s’il le faut. En clair : le récit mythique de Massada a eu un fort effet sur les générations qu’il a le plus influencées (y compris celle de l’auteur). Une telle connexion identitaire est l’élément même qui explique la réaction émotionnelle négative que l’on déclenche lorsque l’on rattache le mot « Massada » au mot « mythe », impliquant alors l’idée d’une fausseté.
Les fouilles archéologiques du début des années 1960 menées par le Professeur Yigael Yadin ont contribué à solidifier le mythe.
Cependant, après la guerre des six jours (1967), l’ouverture de nouveaux sites ainsi que certains changements profonds dans la société israélienne, tout cela a inauguré un processus où, depuis la fin des années 1960, Massada a perdu sa place sacrée dans le panthéon héroïque sioniste laïque.
Fondamentalement, Massada, de sanctuaire héroïque et de lieu sacré de pèlerinage est devenu une attraction touristique.
De nos jours, la majorité écrasante des visiteurs de Massada ne sont pas israéliens.
Traduction Martine Leibovici
- ↩ Où et comment apprenons-nous des choses sur le mythe ?
- ↩ En quoi consiste ce mythe ?
- ↩ Pourquoi et quand le récit mythique de Massada a-t-il été créé ? /HUpFLWGH0DVVDGDWHOTX¶LOHVWGpFULW SDU)ODYLXV-RVqSKH Bien que la question de la crédibilité de Josèphe n’ait jamais été pleinement acceptée ni résolue de façon satisfaisante, beaucoup de chercheurs paraissent l’admettre. Il y a, semble-t-il, deux LE MYTHE DE MASSADA d’après Nachman Ben Yehuda
- ↩ Hanna Cotton Yehonatan Preiss “Who conquered jusqu’à Massada. Ils y restèrent, dirigés et commandés par Eleazar Ben-Yair (un « tyran » selon la terminologie de Josèphe), en compagnie peutêtre de non-Sicaires qui avaient pu les rejoindre, jusqu’à la terrible fin quand la plupart d’entre eux acceptèrent de se tuer les uns les autres.