Comment intégrer le passé à notre présent ?

Car nous tentons sans relâche de donner un sens à notre passé et à notre histoire, pour qu’ils nous aident à comprendre notre présent et à construire notre futur. Et cette activité de « mise en sens » nourrit sans doute une grande partie de nos activités intellectuelles et artistiques, mobilise une grande partie de notre énergie psychique.

Le dossier de ce numéro s’intitule « Que faisons-nous de notre histoire ? », une question qui a une dimension individuelle et une dimension collective.

L’identification à l’histoire de son groupe d’appartenance est l’une des modalités suivant lesquelles chacun vit cette appartenance et assume un passé commun.

Le peuple juif est un vieux peuple. Il a eu une histoire longue et diversifiée, faite de transformations, de mutations, de migrations. Et il est souvent difficile de faire coexister ces divers héritages parfois contradictoires. Il nous faut faire cohabiter dans nos bagages Rabbi Akiva le sage qui fut associé à la révolte de Bar Kochba et les révolutionnaires du Yiddishland, la Kabbale et l’enseignement marxisto-sioniste de Be’er Borokh’ov, Theodor Herzl et Sigmund Freud, Yshayahou Leibovitz et Vladimir Jankélévitch ou Vladimir Rabi. Et pourtant nous nous réclamons d’un passé commun, d’une même identité même si elle a de multiples facettes.

Le XXe siècle a été, en particulier pour les Juifs, un siècle de mutations politiques, sociales violence, de terreur, de massacres et de génocides, un siècle de destruction et de reconstruction avec notamment la perpétration de la Shoah et la création de l’État d’Israël.

À l’échelle collective, si ce passé est souvent difficile à reconstruire, c’est à cause de la rupture de transmission qu’instaurent les grandes catastrophes collectives, à cause de la disparition des témoins, à cause de la politique d’effacement d’un pouvoir qui veut le gommer ou le rendre inaccessible.

Les nazis ont tenté d’effacer les traces de leurs crimes, comme l’a tenté Staline pour les siens.

On connaît cette photo qui date des débuts du communisme en URSS sur laquelle figurent initialement Lénine, Staline et Trotski, fondateur de l’Armée Rouge. De même que Staline a fait disparaître les exécuteurs de ses basses œuvres, qu’ils soient des simples exécutants ou de hauts responsables de la police politique, il aussi fait effacer Trotski de cette fameuse photographie, meurtre symbolique, début d’une délégitimation qui s’est terminée par l’assassinat de celui-ci par un agent de la NKVD stalinienne. Car il s’agissait bien pour lui d’être maitre du présent mais aussi du passé.

Quand on passe à la sphère individuelle, l’histoire de nos parents résume et incarne souvent pour nous les transformations et les évènements du siècle. Notre mémoire s’enracine dans la leur.

Nous construisons en partie notre identité à tra- ÉDITORIAL : QUE FAISONS-NOUS DE NOTRE HISTOIRE ?

en charge de ce passé que nous devenons non plus seulement leurs enfants mais leurs descendants.

Dans une première partie, nous tentons d’approcher la question de notre rapport à l’histoire à travers l’écriture littéraire, de voir comment un certain nombre d’écrivains juifs, ont témoigné de leur rapport, souvent complexe, à leur histoire, en particulier à l’histoire dramatique de ce XXe siècle.

Dans une deuxième partie, nos contributeurs ont, pour beaucoup, voulu montrer quel usage de l’histoire ont fait les États, et les groupes. Cela concerne l’État d’Israël, avec la place centrale qu’il a donnée au mythe de Massada. Cela peut concerner aussi bien un groupe de Juifs alsaciens immigrés aux USA au XIXe siècle, qui ont écrit leur histoire, mais y ont occulté leur rapport à l’esclavage des Noirs.

L’escamotage, la réécriture sont souvent à l’œuvre pour occulter l’histoire du Goulag ou d’autres génocides du XXe siècle.

Comment résister à la constante tentation de réécriture de l’Histoire qui travaille les tenants du pouvoir, comment construire une identité culturelle qui prenne racine dans le passé mais ne nous y emprisonne pas, ce sont quelques unes des questions auxquelles nous avons tenté de répondre ou au moins d’évoquer.

Hors dossier, nous publions un essai sur une critique du sionisme par la philosophe Judith Butler, une étude sur les Juifs de France et l’élection présidentielle de 2012, ainsi que quelques textes littéraires.

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