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Des groupes juifs en Israël et en dehors utilisent ce qui peut être interprété comme des manœuvres tactiques pour faire taire leurs opposants. C’est une erreur tactique et morale.

Judith Butler a reçu récemment le prestigieux prix Theodor W. Adorno, de la ville de Francfort.

Le prix est destiné à récompenser quelqu’un qui réfléchit, dans le champ philosophique, aux derniers questionnements sur les arts, la culture et la musique, et aussi son engagement dans la théorie critique.

Butler est une philosophe féministe qui enseigne à l’Université de Californie, à Berkeley, et une spécialiste de Hegel. Elle est une éminente intellectuelle féministe, qui défend la « queer theory » et une farouche adversaire d’Israël et de sa politique.

La décision de lui décerner le prix Adorno a soulevé une chaude controverse en Allemagne, avec l’opposition de quelques groupes d’extrême gauche et –principalement- de la communauté juive. Le dirigeant de cette communauté, Stephen J. Kramer, s’est interrogé sur la décision de lui attribuer le prix qui, dit-il, légitimerait l’antisionisme virulent que Butler représente. D’autres ont appelé la ville de Francfort à reconsidérer sa décision.

À première vue, la critique de Butler semble solide. Son antisionisme ne semble pas toujours pleinement conscient de l’histoire compliquée de ce pays, et de l’affaiblissent des groupes qui sont les plus à même d’aider ici à la lutte pour la justice que déclarations de soutien partiel au Hezbollah et au Hamas. En réponse à une question posée lors d’une conférence publique, elle a déclaré que les deux groupes militaro-religieux islamiques bien connus font partie de la gauche mondiale. Le syllogisme qui se tient derrière cette étonnante proposition est que l’anti-impérialisme et l’anticolonialisme, sous toutes ses formes, font partie de la gauche mondiale, que le Hamas et le Hezbollah combattent l’impérialisme israélien, et qu’ils appartiennent donc à « la gauche mondiale » (Ce qu’est cette mystérieuse entité appelée « gauche mondiale », je ne peux le dire).

Comprenez-moi bien. Intellectuellement, je n’ai jamais été particulièrement intéressée par la philosophie de Butler. Mes affinités intellectuelles me rapprochent plus d’intellectuelles féministes comme Catharine MacKinnon, Seyla Benhabib, ou du féminisme afro-américain de Patricia Hill Collins. De plus, politiquement, je m’identifie plus facilement à la ‘vieille’ gauche (qui se préoccupe des salaires et des inégalités, du racisme et des lois sur l’immigration) qu’à la Nouvelle Gauche dont Butler est une représentante (qui se préoccupe de la politique sexuelle et du genre de façon racoleuse). Mais comme Israélienne de gauche, je suis en même temps consternée et troublée par les positions de Butler.

Mettre le Hamas et le Hezbollah dans la gauche mondiale est non seulement insulter la gauche mais lui porter un sérieux coup. Deux mouvements armés, financés par l’Iran, qui se battent pour la charia, le Jihad et le meurtre de Juifs, qui imposent LE PRIX DE JUDITH BUTLER Eva Illouz

appartenir à aucune gauche que moi ou la plupart des gens connaissent. C’est Israël et les Juifs qui motivent la lutte armée du Hamas et du Hezbollah, pas un ordre mondial plus juste. Et quoi que Judith Butler ait dit ou pas dit au sujet du Hamas et du Hezbollah, quelques nuancées qu’aient pu être ses déclarations, elle n’a pas explicitement désavoué les positions sur la sexualité, le genre et la religion de ces groupes, sans parler de leur antisémitisme.

Butler semble avoir du mal à comprendre et qu’Israël peut avoir une politique coloniale et que cette politique est combattue par des groupes qui défendent beaucoup d’idées étrangères à la gauche.

Qu’elle semble négliger cet aspect non seulement discrédite son combat pour la justice en Israël mais, plus gravement, affaiblit l’autorité morale de la gauche. Qu’Israël conduise une politique coloniale dans les territoires et ait une politique répugnante envers les réfugiés érythréens et les travailleurs immigrés (grâce au ministre de l’Intérieur Eli Ishai) ne fait pas du Hamas et du Hezbollah des membres de la gauche mondiale.

Ceci dit, je soutiens, et je soutiens fermement, la décision de décerner à Butler le prix Adorno.

J’ai, pour cela, quatre raisons impérieuses.

La contribution à un champ de travail est évaluée par des critères comme le nombre de citations [dans les revues spécialisées] et le niveau des disun impact aussi significatif que Judith Butler, et cela dans de nombreux domaines, tels la littérature, la philosophie, les études culturelles, l’histoire de l’art, la communication, les études cinématographiques, la sociologie et l’anthropologie.

Quelles que soient leurs affinités intellectuelles, les membres du comité scientifique de Francfort qui l’ont choisie ont agi de façon responsable envers la communauté scientifique mondiale. Nul ne peut ignorer son importante influence dans la rénovation de la théorie critique si chère à Theodor Adorno.

d’Allemagne, son ingérence représente une erreur tactique et morale. C’est dans la sphère publique qu’il faut combattre les opinions comme celles de Judith Butler. De façon croissante, des groupes juifs en Israël et en dehors d’Israël font usage de ce qui peut être facilement interprété comme des moyens brutaux d’empêcher l’expression de leurs adversaires.

La politique israélienne envers les Palestiniens, les réfugiés érythréens et les immigrants non-juifs est moralement indéfendable ; les critiques contre cette politique se feront de plus en plus entendre et parmi elles, certaines seront valables, et d’autres non. Museler les critiques, même celles qui ne sont pas valables, ne peut être une bonne réponse. En fait, cela confirme seulement l’argument central qu’Israël et ceux qui le soutiennent s’appuient de plus en plus sur une politique et des moyens non démocratiques. La démocratie ne consiste en rien de plus que d’accepter de s’opposer de la même façon aux opinions valables et à celles qui ne le sont pas.

Certaines des opinions politiques de Judith Butler ne sont pas valables, mais la façon correcte de les combattre est d’utiliser l’argumentation et le débat, non la puissance musculaire d’une institution.

Souvenons-nous de la profonde sagacité de John Stuart Mill qui défendait le droit à la parole de tous.

Pour le célèbre auteur de « De la liberté », nous ne pouvons jamais être sûrs qu’une opinion réduite au silence ne contient pas quelque élément de vérité.

Permettre aux gens d’exprimer des opinions fausses est utile à la société pour deux raisons. D’abord, les croyances et les idées fausses peuvent plus facilement disparaître ou s’affaiblir si elles sont soumises à une libre confrontation d’idées. Ensuite, le débat va forcer les tenants des idées fausses et des idées justes à s’examiner eux-mêmes. Pour Mill, avoir une opinion, même si elle est juste, ne suffit pas. Une opinion doit bien plutôt être examinée. On doit comprendre pourquoi son opinion est la bonne. Ce processus d’autoexamen ne peut se faire que si nous n’agissons pas en censeurs.

Mais je ne peux manquer de noter les nombreuses ironies de la situation : Judith Butler goûte aux fruits de ses propres idées politiques de boycott ; et sa récompense est ici défendue par quelqu’un qui croit dans la démocratie procédurale, dont elle a rejeté les prémisses tout au long de sa carrière. Judith Butler aurait-elle soutenu l’octroi d’une récompense scientifique à quelqu’un dont elle ne respecte pas les opinions politiques ? Je me le demande.

Une version de cet article a été publiée dans Der Spiegel.

Eva Illouz, 20 septembre 2012, publié dans


  1. Un prix de cette importance est habituellement attribué sur la base des contributions qu’une personne a faites dans son domaine. Ayant participé à de nombreux comités décernant de tels prix, je pense qu’il y a deux façons pour un membre d’un tel comité de choisir un lauréat convenable : en choisissant quelqu’un dont le travail soit est intellectuellement proche, soit a un impact significatif dans son domaine, même si on n’approuve pas particulièrement ce travail.
  2. Faisons un exercice mental. Imaginons que le prix ait été attribué, en physique théorique, à un lauréat ayant les mêmes opinions politiques que Judith Butler. Je doute que dans ce cas nous aurions assisté aux mêmes grossières ingérences dans la décision d’un comité scientifique. En sciences, la distinction entre travail intellectuel et positions politiques est structurelle (pour celles qui utilisent un langage formalisé), il en résulte que les tentatives de s’ingérer dans les décisions sont moins légitimes et moins susceptibles d’arriver. Par ailleurs, la frontière entre les sciences humaines et les positions politiques semble bien souvent ténue. C’est, bien sûr, une illusion, car la même séparation existe, que l’intellectuel soit historien du Moyen Âge, philosophe du langage ou spécialiste en physique théorique. De même, il n’y a pas de continuité directe entre les analyses de Butler sur Hegel et ses positions politiques. L’intégrité d’un comité scientifique est mesurée précisément par sa capacité à distinguer les contributions scientifiques des opinions politiques du lauréat. Le comité de Francfort est composé d’intellectuels de la plus haute réputation intellectuelle et morale, et on ne peut mettre en question leur décision sans légèreté, quelque désagréables que soient les opinions politiques du lauréat.
  3. Enfin, si le comité de Francfort avait cédé aux pressions, il aurait ouvert la porte à de nouvelles formes de guerre scientifique et politique dans lesquelles un groupe suffisamment fort et bruyant pourrait contester la légitimité des récompenses scientifiques données à des gens qui ont de « mauvaises » opinions politiques et qui les expriment. Est-ce qu’on devrait, par exemple, refuser le prix Nobel à des savants qui soutiennent les colonies dans les territoires occupés ? Ce pourrait être le cas du lauréat du prix Nobel d’économie en 2005, Robert Aumann, qui justifie son opposition au retrait d’Israël de la bande de Gaza en imaginant un cas théorique issu de la théorie des jeux qu’il appelle le Paradoxe du maître disqualifier de recevoir le prix Nobel, ainsi que l’ont réclamé de nombreux appels parus dans la presse européenne ? Le comité Nobel a eu raison de les rejeter. Si ce fut rejeté alors, ce devrait aussi l’être maintenant. Si nous regardons en arrière, le refus du comité Nobel de récompenser Jorge Luis Borges en raison de ses possibles opinions politiques conservatrices a jeté une ombre sur le comité, pas sur l’écrivain.
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