Penser que l’étude du ressentiment peut aider à comprendre un certain nombre de forces en jeu dans le monde dans lequel nous vivons, c’est le pari que nous avons fait dans ce numéro de Plurielles.
Le ressentiment, vieux comme l’homme lui-même, résultat de blessures, de conflits, d’humiliations, réels, imaginaires, historiques ou mythiques, prend souvent sa source dans un sentiment d’impuissance, dans l’impossibilité de répondre, d’agir ou de se venger, pour réparer le tort subi ou ce qui est vécu comme tel, ce qui engendre un ressassement sans fin, un désir de revanche, et une haine parfois mortelle. Sur le plan individuel comme sur le plan collectif, il est souvent à la mesure de ce que pouvait être l’attente, la confiance, la croyance en l’autre, individu ou Etat ou instance sociale. Le temps ne semble pas avoir d’effet sur sa violence qui est à la mesure de la frustration ressentie et de la blessure.
L’Allemagne, dans le monde moderne et contemporain, nous a montré dramatiquement ce que pouvaient être les conséquences d’une « culture du ressentiment ». C’est le titre de la contribution de Rita Thalmann. Celle-ci montre en effet comment cette « culture du ressentiment » est à l’œuvre en Allemagne à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, alimentant les théories racistes et antisémites, qui devaient culminer avec la Shoah. On comprend ainsi beaucoup mieux quelles furent les sources qui ont alimenté le nazisme, et comment celui-ci a pu se développer dans ce pays qui fut selon la formule de Robert d’Harcourt, « le pays des révolutions manquées et celui des contre-révovient de reparaître1 Philippe Burrin revisite l’histoire du nazisme à la lumière du ressentiment.
Individuellement le ressentiment, même s’il n’exprime pas un désir obsédant de vengeance, peut avoir un effet destructeur sur la personne qui le ressent. Seloua Luste Boulbina, s’appuyant sur Nietzsche, Freud et aussi Kafka et étudiant entre-autre la condition du colonisé, analyse un ascétisme qui se développe chez celui-ci sur fond de vengeance impossible. Mais s’il est le prix de la dignité, il est aussi un remède empoisonné, car il traduit l’« impuissance dans les rapports sociaux », et ceci même si c’est une façon de sublimer cette impuissance.
Le ressentiment, n’a-t-il que cette dimension négative de ressassement vengeur ?
Interrogeant la Bible, notre patrimoine juif le plus ancien qui est aussi celui de l’humanité, Catherine Chalier évoque le ressentiment de Caïn contre son frère Abel, ressentiment qui fut la cause du premier meurtre dans l’histoire de l’humanité, tel qu’il nous est rapporté dans le livre de la Genèse. Pour elle, cette histoire qui se prolonge en nos vies, privées et collectives, enseigne sans doute que seul celui ou celle qui évite le piège de la comparaison avec autrui et de la rivalité (fût-ce sur le terrain trouble de la souffrance), a quelque chance d’échapper au ressentiment de Caïn. Cela reste vrai dans la pensée comme dans l’histoire réelle ou mythique des groupes.
Éditorial : Sortir du ressentiment ?
Cependant, Rivon Krygier, revenant sur la position du judaïsme traditionnel vis-à-vis du ressentiment et de la vengeance, rappelle que pour le Talmud il y a dans le fait de vouloir répondre à la violence une autre dimension, qui est, elle aussi, présente dans le ressentiment, et qui est « la volonté de rétablir la justice ».
Paul Zawadzki, étudie le rôle de la mémoire dans ces longs processus. Il s’interroge sur la possibilité que le temps, et notamment l’oubli, contribue à guérir le ressentiment, car rappellet-il, ni les sociétés ni les individus ne peuvent se passer de l’oubli… ». Cependant il rappelle lui aussi, que le ressentiment, si lié à la passion de vengeance, n’est pas étranger au désir légitime de justice, citant cette phrase de Yerushalmi : « Est-il possible que l’antonyme de l’oubli ne soit pas la mémoire mais la justice ?2 » Une illustration de ce que peut être le ressentiment dans une situation inattendue, nous est donnée par un exemple littéraire. Il s’agit de l’extrait d’un roman de l’écrivain polonais Andrzej Szczypiorski, qui nous montre ce que peut être le ressentiment d’un Goy contre un Juif.
Dans notre actualité immédiate, la demande de reconnaissance et de réparation de la part des victimes ou de descendants lointains, comme c’est le cas pour certaines demandes concernant l’esclavage, peut être éclairées à travers le prisme du ressentiment.
Pierre Nora avait souligné, en 2006, dans un entretien au Monde 2, que les réparations pour les victimes des siècles passés, qui donc sont mortes depuis des siècles, ouvriraient la voie à des processus sans fin, et Michel Zaoui, qui examine cette question à la lumière des demandes de réparations lors du récent procès Lipietz contre la SNCF conclut dans le même sens : il faut savoir clore le cycle du ressentiment.
Dans un autre contexte, Jean Beckouche, qui dans le cadre de Médecins du Monde, travaille en Palestine et au Maroc, analyse dans un entretien des situations de souffrance présentes dans les conflits et leurs conséquences humaines. Alors que Daniel Oppenheim, examine, lui, les rapports médecin-malade, leur asymétrie et les sentiments de frustration qui peuvent se créer à cette occasion, s’interrogeant sur le moyen d’éviter que cette relation ne cristallise en ressentiment.
Enfin Janine Altounian, rappelant que le ressentiment est encore un lien entre la victime et le bourreau, notamment dans les crimes contre l’humanité, cherche une position tierce pour délivrer le sujet (descendant de victimes de meurtres collectifs) de cette dépendance.
Pour elle « seule l’appropriation en position de sujet des données de son histoire rend caduque l’alternative « ressentiment ou pardon », dont chacune des options lui est étrangère.
Les effets moraux aussi bien que politiques, individuels que collectifs, du ressentiment n’ont donc pas cessé de se manifester jusqu’à nous.
Revenant à notre société actuelle aux plan sculturel et politique, quatre contributions.
Michelle Fellous nous montre comment le conflit des mémoires peut produire du ressentiment. Une étude de Régine Azria sur l’art juif et le problème de la figuration, face à l’interdit traditionnel de la représentation. Une contribution, de Daniel Lindenberg sur l’évolution de la communauté juive française.
Une réflexion de Philippe Zard sur Alain Badiou et son étrange discours concernant les Juifs, discours qui nous ramène à la question du ressentiment.