Fidélité-infidélité, pourquoi avoir choisi ce thème ?
Sans doute parce qu’au cours de leur longue histoire, les Juifs ont subi de très nombreux changements géographiques, religieux, culturels et sociétaux, qui les ont obligés à se confronter à cette problématique.
Pour s’adapter à des réalités nouvelles et assurer cependant une continuité, une question s’est souvent posée à eux : que peut-on garder, que doit-on rejeter, que doit-on accepter face à ces nouvelles réalités ? Les réponses à ces questions ont été souvent lourdes de divergences et d’oppositions, parfois de schismes. Quelques exemples célèbres : les oppositions entre Saducéens et Pharisiens ; la naissance du christianisme et les réactions qu’elle a engendrées ; après la destruction du Temple et la fin des sacrifices, la transformation du judaïsme « sacerdotal » en un judaïsme fondé sur la prière et l’étude et centré sur la Synagogue ; plus tardivement, les mouvements messianiques du XVIIe siècle, et les déchirures qu’ils ont laissées ; la naissance du Hassidisme et les exclusions et excommunications dont il fit l’objet.
A l’époque moderne, on peut encore citer les transformations majeures engendrées par l’Émancipation : transformations sociales avec la sortie des ghettos, transformations culturelles dans le sillage de la Haskala et transformations religieuses avec la naissance du mouvement réformé. De même à la fin du XIXe siècle, on peut citer la naissance des mouvements politiques laïques : socialisme, bundisme, communisme et sionisme, qui mobilisèrent les masses juives.
Ici, en France, le franco-judaïsme a tenté de réaliser cette double fidélité au judaïsme et à la République, et avec un certain succès de la deuxième moitié du XIXe siècle jusqu’à Vichy et ses lois d’exclusion.
La question posée, et particulièrement de nos jours, à nous, Juifs laïques, reste toujours la même : que doit-on garder, inclure, transmettre, modifier ou rejeter ? Doit-on transmettre la langue (yiddish, hébreu, judéo-arabe, judéo-espagnol) comme langue de connaissance et de culture ? Doit-on garder les rites tels quels, par fidélité ou les rejeter en bloc ; doit-on tenter de les laïciser, de les transformer en leur enlevant leur sens originel ? Doit-on inclure toute cette dimension religieuse passée dans une perspective historique ? Faut-il et si oui, comment, refonder une éthique basée sur notre tradition historique, et notamment prophétique ?
Comment rendre fidèlement le message de nos textes anciens, en particulier la Bible, pour qu’ils soient entendus à notre époque ?
Comment relire le passé ? Devait-on se mettre en danger de mort pour ne pas se renier, dans des situations de danger, ou bien suivre Maïmonide, qui suggérait de se convertir momentanément et superficiellement et de fuir rapidement le lieu de danger ?
Comment critiquer le courant dominant à une époque, sans s’exclure ou être exclu ? La différence de situation entre Spinoza et Mendelssohn peut nous éclairer.
Peut-on rester fidèle à travers une infidélité ? Sabbataï Tsvi, comme les frankistes, croyait rédimer le mal en s’y plongeant.
À qui doit-on être fidèle ? À la société ? À la communauté ? À l’Histoire ? À soi ? Dans une société en transition, comme l’a souvent été la société juive, doit-on subir ses lois ou en sortir ?
Jusqu’où peut-on transformer le judaïsme, ou la tradition reçue, sans que ce soit une rupture définitive, et, si elle est collective, sans que soit créée une autre entité, comme ce fût le cas du christianisme avec Saint-Paul ? Il n’y a pas de réponse claire à ces questions.
D’autant plus que de nos jours, au moins depuis deux siècles, si ce n’est plus, il n’y a plus d’autorité centrale légitimante du judaïsme pour énoncer une ligne acceptable par la grande majorité des Juifs, et certainement pas une autorité religieuse, car depuis l’Émancipation la religion a cessé d’être le facteur unifiant de la judaïcité.
Seule l’Histoire pourra y répondre dans l’après-coup.
L’histoire récente a aussi montré que bien des apports et transformations dans la société occidentale ont été introduits par des Juifs marginaux par rapport à la société juive dans laquelle ils
avaient baigné. Il suffit de citer Freud qui s’est toujours revendiqué comme Juif, même s’il se définissait comme « un juif infidèle à la religion de ses pères » un « Juif sans Dieu », selon le titre du livre de Peter Gay. En effet, Freud est néanmoins resté toute sa vie membre d’une loge du Bnaï-Brit et a fait partie dès les années vingt, avec son ami Albert Einstein, du Comité de Fondation de l’Université Hébraïque de Jérusalem, marquant ainsi une fidélité certaine à une appartenance. Mais celle-ci n’était pas d’ordre religieux : Freud ne parlait-il pas de sa disposition à être dans la minorité, contre « la majorité compacte ». N’est-ce pas une fidélité à une tradition historique, qui a si longtemps caractérisé les Juifs en diaspora ?
Cette interrogation a toujours concerné l’homme en général.
Elle traverse la littérature juive, au niveau des écrivains comme de leurs personnages. Enfin à travers les grands mythes relatifs à la fidélité et l’infidélité, elle concerne aussi de nos jours, avec une acuité particulière, les populations récemment immigrées. Le terme même d’infidèle peut encore de nos jours être source de danger vital, pour celui ou celle qui sont désignés comme tel(le), dans les sociétés où l’emprise religieuse reste dominante.
Fidèle jusqu’où, contre quoi, à quoi ?