Sabbatai Tsvi : Messie malgré lui Né à Smyrne (Izmir) le 9 av 1626 dans une famille de commerçants, Sabbatai Tsvi étudie selon la tradition et montre très tôt des dispositions particulières. Il est ordonné « hakham »1 vers dix-huit ans.

Il a de solides connaissances cabalistiques. Malheureusement, il souffre de troubles maniaco-dépressifs et passe de périodes d’exaltation incontrôlables à des phases de dépression et d’isolement. Pendant ses périodes d’« illuminations », il viole la Loi, que ce soit sur le plan alimentaire ou sexuel. En revanche, lors des périodes de dépression, il se retire du monde, médite pour essayer de combattre les forces du mal et soigner son âme. C’est dans ce but qu’il va rencontrer le jeune Nathan de Gaza et suite à un songe, celui-ci va convaincre Sabbataï Tsvi qu’il est bien le Messie. Nathan de Gaza est le véritable créateur du Messie Sabbataï Tsvi, il devient son porte-parole et son propagandiste inconditionnel de par le monde.

Sabbataï Tsvi a une personnalité complexe. Il est à la fois attachant (il se fait très facilement de nouveaux amis prêts à le soutenir), charismatique, érudit. Ses connaissances rabbiniques et cabalistiques le font respecter. Mais il est aussi rejeté en raison de ses excès et de sa position transgressive face à la loi. Il est plusieurs fois chassé par des rabbins des villes où il arrive. Cependant pour la plupart de ses contemporains et pour le monde juif de l’orthodoxie, qu’il soit le Messie ne fait aucun doute. Aux quatre coins de l'Europe les Juifs espèrent et se préparent pour le grand voyage, parfois symboliquement, parfois matériellement en vendant leurs affaires et en constituant des réserves de provisions Selon Gershom Scholem, la véritable histoire de Sabbataï Tsvi et les problèmes qu’elle soulève, ne débutent réellement qu’après sa conversion à l’Islam, le 15 septembre 1666 à Andrinople. C’est à partir de là que commence l’histoire véritable du sabbataïsme, cause 1 Rabbin dans la tradition sépharade

de la plus grande déflagration qui ait eu lieu dans le judaïsme et, pour moi, cause de la fin du judaïsme orthodoxe.1 La conversion de Sabbataï Tsvi à l’islam Lorsque Sabbataï Tsvi se convertit à l’Islam, beaucoup y voient la preuve qu’il n'était pas le Messie attendu et ils reviennent au judaïsme et à la tradition, interdisant désormais l’étude de la Kabbale avant l’âge de quarante ans. Mais d’autres, et ils furent nombreux, étaient trop engagés dans leur espérance d’une délivrance messianique des souffrances effroyables de ce monde. Ils étaient trop engagés dans leur foi en Sabbataï Tsvi comme Messie, pour accepter de revenir au monde antérieur. Ils découvrirent avec stupeur la conversion de Sabbataï Tsvi, mais ils partirent de l’idée que cette conversion était nécessaire, pour relire les Textes selon ce nouvel éclairage. La justification de la conversion, ils la trouvèrent dans la relecture du mythe des lumières tombées lors de la création du monde. En effet, ils comprirent, en particulier des penseurs marranes – qui ne pouvaient qu’être sensibles à un messie converti mais restant secrètement juif, donc marrane comme eux – que les lumières divines n’étaient pas seulement dispersées en Israël, mais aussi parmi les Nations. Le rôle du Messie était d’aller les chercher partout, y compris dans le monde musulman, la conversion de Sabbataï Tsvi n'était qu'un moyen pour accomplir sa mission.

Mais un problème se pose aux sabbataïstes : faut-il laisser le Messie agir seul ou faut-il l’aider ? Deux groupes vont alors se constituer. Le premier groupe est composé de ceux qui laissent le Messie agir seul. Ils restent Juifs mais sont en secret des adeptes du sabbataïsme. Ils vivent une forme de marranisme inversé, tel que le pratiqua le rabbin Jonathan Eibeschutz.

Le second groupe est composé de ceux qui pensent qu’il faut aider le Messie dans sa démarche. Ils vont se convertir comme lui ou justifier sa conversion comme les Dönmeh ou les Frankistes à Lvov.

La conversion des Sabbataïstes à l’Islam : les Dönmeh Ceux qui décidèrent d’aider le Messie, se convertirent à l’Islam pour aller avec lui à la recherche des lumières perdues de Dieu, dans le monde islamique. Ils forment alors un groupe qui existe jusqu’à nos jours, les Dönmeh de Salonique (dont il reste aujourd’hui quelques familles à Istanbul). Il semble que ce groupe ait joué un rôle important dans la laïcisation de la Turquie et qu’Atatürk, le père de cette laïcité, ait été formé dans des écoles des Dönmeh.1 La conversion des Sabbataïstes au catholicisme : le Frankisme Ayant vécu avec les Dönmeh de Salonique, Jacob Frank décida d’approfondir leur démarche en se positionnant peu à peu comme l'héritier de Sabbataï Tsvi puis comme le véritable Messie. Pour lui, les lumières étaient aussi tombées dans le monde catholique et il amena ses fidèles à se convertir au christianisme. Plusieurs centaines de famille juives se convertirent dans la cathédrale de Lvov (Lemberg), le 17 septembre 1759.

Gershom Scholem évoque longuement l’événement.

La « conversion » de Sabbataïstes au judaïsme Mais la conversion la plus inattendue fut celle de sabbataïstes au Judaïsme orthodoxe lorsqu'il apparut pour eux que des lumières étaient encore à rechercher dans le monde juif religieux. Le scandale des scandales éclata lorsqu'on découvrit que le grand rabbin de Metz, c’est à dire de France, Jonathan Eybeschütz, chef de file du combat contre le sabbataïsme était vraisemblablement lui-même Sabbataïste. Scandale tellement énorme qu’il fut blanchi, mais on lui refusa d’être enterré dans le cimetière juif de sa famille à sa mort.

On a voulu voir en Mendelssohn, un initiateur de la démarche qui, à l'époque des lumières, mena les Juifs vers la modernité. En fait l’itinéraire de Mendelssohn représente la tentative d'une orthodoxie juive pour intégrer la modernité. Il me semble que les précurseurs de la laïcité sont à rechercher du côté des frankistes qui 1 Gershom Scholem La kabbale Une introduction. Origines thèmes et biographies Gallimard voir aussi e film de Michel Grosman : « SAZANIKOS, les derniers Dönmes ».

cherchèrent et trouvèrent une intégration juive au monde moderne.

Car malgré leur conversion, ils restèrent, pour certains, juifs, continuant à se marier entre eux et à observer certains rites. Une histoire emblématique est celle de Moses Dobruska, alias Franz Thomas von Schönfeld alias Junius Frey, juif tchèque qui passa des lumières de la Kabbale au rayonnement du siècle des Lumières.

Poète, affilié aux francs-maçons, fréquentant la cour à Vienne et bénéficiant de la confiance de l’Empereur Joseph II, il part pour la France participe à la Révolution française et est guillotiné avec Danton, Chabot et les autres membres de sa faction, y compris son frère. Il était âgé de quarante ans.2 Ainsi Sabbataï Tsvi fut le Messie Marrane. Il est possible et vraisemblable que sa conversion n’ait pas été pas une tentative de sauver sa vie, mais le reflet de sa fidélité à la mission qu'il s'était donnée, ramener Israël en Palestine. Il pensait que cette mission valait une conversion à la religion de ceux qui détenaient le pays, les Turcs. Mais cette conversion due à la trahison du cabaliste polonais Néhémia Cohen, déboucha sur une fracture au sein du judaïsme.

Elle amena beaucoup de Juifs à rejoindre la révolution des Lumières et à s'engager dans des mouvements qui aboutiront à la laïcité et à l'expression de nouvelle forme de judaïcité.


  1. Gershom Scholem « Les grands courants de la mystique juive » Éditions Grande bibliothèque Payot
  2. Gershom Scholem Du frankisme au Jacobinisme La vie de Moses Dobruska alias Franz Thomas von Schonfeld alias Junius Frey. Ecole des Hautes études- Gallimard
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