Les 6,1 millions de Juifs américains constituent la pre m i è re communauté juive de la diaspora. Pourtant, au sein de la nation américaine ils ne représentent que 2,2 % de l’ensemble de la population. Leur présence sur le continent nord-américain remonte au milieu du XVIIe siècle, époque à laquelle une poignée de familles juives vinrent s’installer définitivement à la Nouvelle-Amsterdam. Depuis, la population juive des États-Unis s’est constituée au rythme des flux migratoires en provenance d’Europe Centrale et de l’Est. Les principales villes et plus généralement les États situés sur la côte Nord-Est du pays, qui ont souvent servi de premier point de chute aux immigrants, continuent d’abriter 46 % de la population juive américaine. Ce phénomène de concentration, qui n’a rien de surprenant si l’on se réfère aux considérations géographiques liées à l’arrivée massive des Juifs orig inaires d’Europe, a cependant favor isé l’émergence d’un immense pôle de vie juive avec pour conséquence une représentation inégale de la population juive sur le territoire américain. En effet, en dehors du Nord-Est les Juifs américains se répartissent entre les régions du Sud (22%), de l’Ouest (22%) et du Centre (11%) du pays. Dans quelques grandes villes du Sud et de l’Ouest comme Atlanta, Seattle et Las Vegas, qui depuis quelques années traversent une phase importante de développement économique, les communautés juives ont enregistré un accroissement sensible. Notons qu’aux États-Unis, la mobilité géographique reste encore perçue comme une valeur sûre en matière de réussite sociale et économique. Les Juifs, dont plus de la moitié ont terminé des études universitaires ne de fait. Par ailleurs on a constaté que les Juifs avaient tendance à orienter leurs activités professionnelles vers une poignée de secteurs tels que l’enseignement, le droit, la médecine, la finance, le commerce ou encore les arts et spectacles. Des activités qui, dans tous les cas, leur permettent de vivre confort ablement puisque le revenu moyen d’un foyer juif américain avoisine aujourd’hui les 65 000 dollars par an. A l’exception des poches de pauvreté qui persistent pour certains segments de la population juive américaine et qui touchent principalement les milieux immigrants et ceux du troisième âge, force est de constater qu’aux États-Unis, les Juifs sont parvenus à s’assurer un statut social et économique pour le moins enviable.
Néanmoins, la réussite matérielle que l’on se doit d’interpréter comme un indicateur de bon augure, ne permet pas de juger de la vitalité d’une communauté juive de diaspora.
Qu’entendons-nous par vitalité ? Tout simplement la capacité d’une communauté à maintenir une existence conforme aux principes et aux idéaux qu’elle puise dans son identité re ligieuse, ethnique ou culturelle, tout en vivant au sein d’une société non-juive. Outre Atlantique, l’identité juive américaine, sous ses aspects les plus divers, n’a jamais cessé d’intéresser les nombreux chercheurs qui ont fait leur spécialité des études juives modernes. Il ne se passe pas une année sans que de nouveaux ouvrages viennent s’empiler sur les étagères déjà bien f o u rnies des rayons « judaïca» des librairies et des bibliothèques américaines. Beaucoup de ces travaux émanent d’universitaires rattachés à de p restigieux établissements tels que l’U niversité de Columbia ou celles de New York (NYU et Par Corrine Levitt
culture et l histoire juive. Le phénomène des études dites « ethniques», très en vogue aux États-Unis, n’a jamais véritablement trouvé un écho dans le monde universitaire français, qui à l’image de la société française refuse d’accentuer les particularismes liés aux cultures et aux c royances des uns et des autres. L’ absence quasi-totale des études « ethniques» au sein de l’Université française a, dans le passé, fait l’objet d’une explication proposée par le pro fesseur P i e rre Birnbaum. Cette idée française, selon laquelle il est préférable de mettre en sourd i n e les spécificités culturelles et religieuses à l’intérieur de l’espace public, et ce afin de préserv e r une certaine cohésion sociale, trouve sa sourc e dans les débats de la Révolution de 1789. Au cours de cet épisode, qui devait perm e t t re une renégociation des droits et des devoirs accord é s aux minorités religieuses vivant sur le sol fran- çais, et notamment ceux des Juifs, il avait été décidé qu’en l’échange de droits civiques complets, il leur faudrait appre n d re à se montre r discrets. En d’autres termes, il s’agissait de c o n finer les pratiques religieuses ainsi que les signes distinctifs liés à celles-ci à l’espace privé, à savoir, dans le cas des Juifs, la maison et la synagogue. Au cours des XVIIIe et XIXesiècles , les Juifs ne furent pas les seuls contraints de se plier à ces exigences de discrétion.
L’anticléricalisme post-révolutionnaire, une idéologie désormais intégrée au paysage politique français, n’épargna pas les catholiques p o u rtant majoritaires en France. C’est précisément sur ce point que de profondes divergences apparaissent entre la France et les États- Unis d’Amérique où la religion n’a jamais cessé de tenir une place prépondérante.
Religion et patriotisme aux USA La religion est à l’origine du fondement des États-Unis. Les références religieuses apparaissent clairement dès le premier paragraphe d l Dé l ti d’I dé d i d l matière de croyances et de pratiques reli gieuses. Au XXIe siècle, cette même idée n’a pas quitté les esprits. Les États-Unis sont un pays jeune, leur histoire est re lativement récente et à ce titre ils restent imprégnés des principes qui ont présidé à leur création.
L’image des premiers immigrants, venus sur le continent américain afin d’échapper aux persécutions religieuses qui sévissaient dans leurs pays d’origine, persiste toujours. De ce fait, la religion ne manque pas d’être considérée comme une valeur intouchable, un droit et une liberté inaliénable que l’État américain défend, soutient et encourage. Chacun est l i b re de choisir ses croyances et son affil iation , mais le sentiment théiste continue d’inspirer le r espect et la sympathie. C’est donc dans ce contexte de relative tolérance et de liberté d’expression que les Juifs ont pu d’une part envisager leur insertion à la société américaine, et d’autre part adapter et redéfinir les paramètres de leur identité ethnique, religieuse et culturelle. Pour la pre m i è re fois dans l’histoire contemporaine, les Juifs découvrent que leur judaïsme ne s’impose plus à eux comme un lourd fardeau voire un handicap.
Aux États-Unis, ils comprennent que l’identité juive n’est pas incompatible avec la citoyenneté américaine. Au contraire, le fait d’être juif renvoie à l’image d’un bon Américain fier et conscient de ses origines. On est américainjuif comme on est américain-italien ou américain-irlandais. Cette largesse d’esprit n’a pas toujours été un phénomène répandu. C’est principalement au cours du XXe siècle qu’elle s’est manifestée de manière plus évidente.
Néanmoins en accordant un statut privilégié à la r eligion, la démocratie américaine dès le départ avait créé un climat propice à l’incorporation des nombr euses minorités qui allaient la composer. La société américaine, à l’image d’une mosaïque humaine, laisse aux i di id l ibilité d’ i t d i
citoyens qu ils lui soient fidèles et loyaux en toutes circonstances. En un mot, qu’ils soient patriotes. Que jamais ils n’oublient qu’ils sont Américains et de surcroît des Américains responsables. Leur r esponsabilité principale étant de contribuer activement à la société américaine à tous les niveaux, mais en tout pr emier lieu d’un point de vue économique, afin de ne jamais s’imposer comme un fardeau au reste de la population. Telles sont les clauses du contrat implicite qui unit les minorités ethniques et religieuses à la démocratie américaine et auquel on attribue une parenté lointaine avec celui que la France proposa à ses Juifs dans le cadre de leur émancipation, émancipation proclamée à l’issue de plusieurs années de négociations et de débats houleux entre toutes les forces politiques du pays. Aux États-Unis, au contraire, le statut des Juifs ne s’imposa jamais comme un débat national de grande envergure. Il fut réglé progressivement par chaque État au cours des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles.
Philanthropie et Tikkun Olam : le cinquième pilier de la vie juive Néanmoins, le message des États-Unis à ses immigrants d’hier et d’aujourd’hui n’a jamais cessé de mettre en avant la notion d’indépendance économique et financière. Celleci est considérée comme la clef du «Rêve américain » mais également comme un devoir envers la patrie d’accueil qui conçoit d’aider mais pas d’assister. C’est donc conscients des limites de la générosité américaine, telles qu’on les retrouve dans les textes de lois relatives à l’immigration, que les premiers Juifs des États-Unis avaient organisé leurs institutions communautaires pour prendre en charge les plus démunis. Dès le XVIIe siècle, l’objectif des Juifs était de protéger et d’aider les i i t i i t d’ f caines et plus généralement des Américain non-juifs, qui risquaient de montrer du doigt les hordes envahissantes de miséreux. C’est ainsi qu’est né le réseau d’entraide et de solidarité juif américain qui depuis n’a jamais cessé de se développer et de se perfectionner.
L’attachement des Juifs américains à la philanthropie y est certainement pour quelque chose. Chaque année ils sont plus de 60 % à faire un don d’argent à une œuvre caritative, juive ou non juive. Nous savons qu’il existe un lien entre le geste philanthropique et certains concepts véhiculés par les enseignements du judaïsme. Notamment ceux de Tikkun Olam (la réparation du monde) et la Tsedaka (la charité). Cependant aux États-Unis l’intérêt pour la philanthropie ne demeure pas une spécificité juive. C’est une attitude plutôt répandue qui s’explique par l’intervention minimale de l’État en matière d’aide sociale. Ce qui oblige les œuvr es et les associations caritatives à prendre le relais et à intervenir là où les besoins sont laissés sans réponse. L’aide sociale et la lutte contre la pauvreté fig u r ent en tête des objectifs que se sont fixés les grandes org anisations juives américaines. Ces objectifs s’insèrent dans le cadre d’une politique communautaire, qui, à l’échelle nationale et internationale, vise à la préservation physique, spirituelle et culturelle du peuple juif à travers le monde.
Depuis sa formation en l’an 2000, le United Jewish Community, l’organe centralisateur de la vie communautaire juive américaine, a souhaité re g rouper son action autour de ce qu’il a choisi d’appeler les «p iliers» de la vie juive.
Cette image novatrice de piliers, ces soutiens indispensables aux fondations de la vie juive moderne, renvoie à quelques grands idéaux fédérateurs, qui eux ne sont pas nouveaux mais restent partagés par un nombre important de Juifs américains. Ces idéaux se divisent en cinq té i l’ id i l té
à l État d Israël. Grâce aux privilèges découlant de leur statut économique et social mais aussi pour d’autres raisons évoquées plus haut, les Juifs américains se sentent un devoir d’assistance envers tous leurs core ligionnaires dans le besoin. Au niveau local et national, ils se mobilisent massivement chaque année en répondant aux appels de fonds destinés au combat contre la pauvreté. Les eff o rts sont spécialement dirigés vers les personnes âgées, les malades et les invalides qui, parce qu’ils vivent dans un pays où la question de l’accès aux soins médicaux pour les plus démunis n’a toujours pas trouvé de réponse, sont confrontés à des situations matérielles souvent dramatiques.
L’absorption des nouveaux immigrants, qui continuent d’arriver nombreux des anciennes républiques soviétiques, mobilise également une partie des fonds alloués à l’action sociale.
En effet, grâce aux dispositifs mis en place par les organisations charitables, les nouveaux venus peuvent, s’ils le souhaitent, part iciper gratuitement à des cours d’anglais, des stages de formation professionnelle ou bénéficier de conseils juridiques.
Outre les besoins matériels de première urgence, les milieux communautaires juifs semblent préoccupés par les questions liées à la transmission de leur l’identité. Le taux croissant des mariages exogames inquiète les dirigeants qui ont conscience, qu’à moins d’un effort de transmission volontaire et soutenu de leur culture et de leur religion, les Juifs des États-Unis risquent, à terme, de perdre leurs repères au point de se fondre dans le reste de la population américaine. La réponse formulée face à ce phénomène inquiétant s’est traduite par le financement de programmes éducatifs à caractère juif, à commencer par une aide aux établissements scolaires de toutes tendances (day schools des mouvements libéraux et yeshivot orthodoxes). On a également i ti d l’ i t d l’héb gieuse, à savoir les synagogues qui présentent l’avantage de pouvoir réunir les fidèles de manière régulière. C’est aussi parce qu’aux États-Unis on estime que la transmission de l’identité juive passe par une solide connaissance de la religion juive. De ce fait, chaque dénomination religieuse est extrêmement bien organisée avec à sa tête un organe centralisateur qui gère et finance les synagogues, les séminaires rabbiniques, les colonies de vacances, les programmes éducatifs et les campagnes de sensibilisation. Cependant la facette religieuse de l’identité juive ne faisant pas l’unanimité parmi la population juive américaine, les dirigeants communautaire s ont souhaité faire la promotion de la culture juive au sens le plus vaste du terme. Ce sont donc des cours de yiddish, des pièces de théâtre, des chorégraphies traitant d’un thème juif ou des concerts de musique klezmer (musique traditionnelle d’origine festive) qui ont pu être donnés grâce à des subventions.
L’ouvertur e en 1999 du centre communautaire Makor en plein cœur de l’Upper West Side de Manhattan est un autre exemple de cet intérêt grandissant pour la culture juive.
Enfin, ce portrait de la vie communautaire juive américaine ne serait pas complet si l’on omettait de mentionner deux des principales causes idéologiques auxquelles une grande partie des Juifs se rallient. Il s’agit d’une part de la défense des intérêts juifs aux États-Unis et dans le monde, défense qui s’étend à la lutte contre l’antisémitisme et à la préservation de la mémoire de la Shoah. D’autre part, il s’agit d’un soutien actif et fidèle à l’État d’Israël. Les Juifs américains savent qu’ils vivent dans un pays politiquement stable, riche et où ils sont généralement bien acceptés. Mais leur passé d’immigrés fuyant l’Europe les suit de près.
Contrairement aux circonstances actuelles, ils n’ont pas toujours été les bienvenus aux États- U i U ti é iti é i i ’ t déjà
qués de front à l antisémitisme véhiculé par certains groupes tels que les fidèles du leader noir musulman Louis Farrakhan, les militants d’extrême-droite fascisante et les Chrétiens fondamentalistes. Plus récemment les organisations de défense telles que l’American Jewish Committee, l’American Jewish Congress ou l’Anti Defamation League, ont été obligées de faire face aux penchants antisémites des milieux d’extrême-gauche propalestiniens. Ces organisations misent également sur une politique de rapprochement avec les groupes et les communautés qui leur sont hostiles. Car à l’approche défensive, les Juifs américains semblent préférer une attitude préventive. C’est dans cette optique qu’ils ont choisi d’investir leurs efforts dans la préservation de la mémoire de la Shoah afin qu’une telle chose ne puisse jamais arriver à aucun peuple de la terre. Selon la devise du Centre Simon Wiesenthal: « L’espoir existe tant que les gens se souviennent ». Se souvenir aujourd’hui, c’est aller visiter le Musée de l’Holocauste à Washington D.C, s’intéresser aux poursuites contre l’action des banques suisses pendant la Seconde Guerre Mondiale, ou encore pre n d re part aux pro testations contre l’implantation d’un couvent de carmélites sur le site d’Auschwitz. Mais ce devoir de mémoire n’est pas une fin en lui-même. Ses implications ne sont pas cantonnées aux archives de l’histoire. Elles concernent le présent et l’avenir du peuple juif de la diaspora et d’Israël dont la naissance reste intimement 1948, l attachement des Juifs américains à l É tat d’Israël, qui est souvent envisagé comme un symbole de justice humaine ou divine, n’a jamais faibli. Les liens qui se sont tissés entre les États-Unis et Israël sont réels et profonds.
Trente pour cent des Juifs américains ont de la famille ou des amis proches qui y vivent.
Alors l’inquiétude monte en période de crise.
Les liens se resserrent. Les gestes de solidarité se multiplient. La guerre de 1967 a été le premier exemple probant de cette fraternité transatlantique. De même qu’en 1991, sept cents millions de dollars ont transité entre les caisses des organisations juives américaines et Israël qui, en plus de l’opération Exodus, o rchestrait la sortie des Juifs d’Ethiopie.
G énéralement, la contribution financière annuelle des Juifs américains à Israël avoisine les 300 millions de dollars. Cette générosité et ce dévouement sont d’autant plus justifiés qu’ils sont dirigés vers un pays ami, un allié des États-Unis, un espace démocratique au sein d’une région tourmentée. L’idée de soutenir un État qui fait honneur aux valeurs de la démocratie américaine reste valorisante et valorisée. Le droit d’un peuple d’exister sur sa t e rre ancestrale s’inscrit parmi les notions auxquelles les Américains de toutes confessions accordent une importante capitale, car à leurs yeux il s’agit d’une cause juste et légitime. Le soutien à l’État d’Israël ne porte pas préjudice aux Juifs, au contraire il fait d’eux des Américains dignes de ce nom car soucieux du bien-être d’autr ui.