Di Pi L défi j if E Au début du mois de Mars 1999, trois semaines avant que la guerre du Kossovo ne commence, une conférence internationale eut lieu à Budapest qui avait pour titre: “l’Europe du Sud-Est : un nouvel agenda pour le XXIe siècle”. Aucun sujet juif n’y fut abordé, puisque l’Europe n’a plus de “question juive” et qu’aucun Israélien n’était présent.

Pourtant, l’orateur principal, hongrois ainsi qu’un nombre non négligeable des activistes des Balkans œuvrant pour un dialogue transnational, une harmonie sans frontières, et un espace civilisé européen, étaient tous juifs. Ils auraient sans doute été horrifiés si quelqu’un lors de cette conférence avait choisi de les définir comme juifs pour mieux relativiser ou même disqualifier leurs propos. Une présence juive conséquente demeura ainsi invisible comme si l’idée même de proclamer en public “en tant que juif en Europe, je voudrais que l’Europe soit ou se comporte de telle manière” continuait à être, après Auschwitz tout autant qu’avant, une phrase imprononçable, un sacrilège identitaire au cœur même de nos sociétés à la fois universelles et repues d’individualisme démocratique.

La présence/absence de tant de juifs lors de cette conférence sur les Balkans sous-tend la problématique de cet essai. Les Juifs dans l’Europe d’aujourd’hui sont-ils devenus avant tout un groupe qui a transformé les horreurs de la Shoah en un nouvel emblème identitaire exclusiviste? Ou peuvent-ils encore jouer un rôle positif dans le futur d’un continent aux prises avec des nouveaux défis démocratiques, pluralistes et multiculturels? Je suis de l’opinion que les Juifs partout où ils se trouvent en Europe sont devenus, souvent à leur insu, non seulement des acteurs centraux dans les nouveaux enjeux politiques et culturels du continent, mais aussi, encore une fois à leur insu, des images miroir pour les débats identitaires d’un Israël en crise. Ce que les Juifs ont conquis comme droits et espaces identitaires dans leurs États européens respectifs ne pourra que retomber inéluctablement comme demande légitime pour les “autres” juifs et non-juifs au sein même de l’État hébreu.

Autant de raisons pour mieux comprendre les transformations de la vie juive en Europe lors de la dernière décennie.

J’évoquerai cinq bouleversements qui peuvent tout aussi bien être définis comme la levée de cinq obstacles liés au judaïsme européen de l’après-guerre. Tout d’abord, après la Shoah, le dépassement (non sans difficulté) de la profonde antipathie pour le concept même d’Europe” au sein d’un judaïsme mondial dominé par les États-Unis et par Israël.

Deuxièmement, la lente prise de conscience que la fin de la guerre froide symbolisée par la chute du mur de Berlin, a été un événement positif pour le monde juif. Troisièmement, la prise en compte d’un événement culturel et politique fondamental de la dernière décennie: le retour de la mémoire européenne de la Shoah non plus confinée à la seule culpabilité allemande mais intégrée dans les différentes mémoires nationales. Quatrièmement, la prise en compte de l’arrivée sur scène en Europe de “nouveaux Juifs” à l’identité et au regard très différents de ceux de l’avant - Shoah. Et cinquièmement, l’ouverture vers un nouveau triangle Amérique-Israël-Europe impliquant tout aussi bien les Juifs que les non-Juifs. Le poids combiné de ces cinq transformations donne une nouvelle centralité aux juifs d’Europe et leur permet d’envisager un rôle important au sein même du continent comme dans le monde juif international.

Les nouveaux défis juifs en Europe par Diana Pinto

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Cette vision anti-européenne était de surcroît partagée par la majorité des juifs de l’Europe occidentale. Ceux-ci pouvaient se sentir à leur aise dans leurs pays respectifs mais ils continuaient à garder leurs distances vis à vis de toute référence aux “valeurs” européennes. La ligne qui départageait les pays “possibles” des pays “impossibles” changeait bien évidemment en fonction de la nationalité des juifs en question. Mais certaines “vérités” étaient acceptées par tous. Les juifs de l’Europe orientale pétris de yiddishkeit n’existaient plus, la vaste majorité ayant été exterminée par les nazis. Les quelques survivants possédant encore une étincelle juive avaient quitté les lieux pour atteindre les camps de refuge (Displaced Persons) avant de partir illégalement pour la Palestine et, après 1948, de manière régulière pour Israël. Les autres, perçus comme des communistes confirmés, ne pouvaient être que des juifs en voie de disparition. Seule l’Union Soviétique pouvaient à la rigueur contenir des juifs captifs.

De surcroît, à travers toute l’Europe, les Juifs eux-mêmes se percevaient comme une espèce en voie de disparition. Les sionistes “statiques” étaient persuadés que leurs enfants feraient l’Alyiah à leur place. Les juifs assimilés définissaient leur judaïsme avant tout comme une mémoire enrobée d’humanisme et d’éthique. Les juifs communistes se définissaient comme des militants internationalistes détachés de toute spécificité ethnique Quant aux juifs ultra-orthodoxes, leur identité juive très claire était dépourvue de toute véritable attache aux pays dans lesquels ils vivaient, et encore moins à l’Europe.

L’ambivalence des liens entre l’Europe et les Juifs se manifestait tout autant du côté des européens non-juifs qui étaient prêts (pour des bonnes mais aussi des moins bonnes raisons) à accepter la vision sioniste d’un avenir juif exclusivement en Israël d’autant plus qu’ils continuaient à définir les juifs parmi eux comme des citoyens aux “origines” juives.

Ainsi, tous ces différents acteurs paraissaient d’accord sur un point central: il ne pouvait plus avoir de vie juive significative en Europe.

La Rupture de 1989 Cette lecture si rassurante pour les mondes juifs et non-juifs fut bouleversée par la chute du mur de Berlin en 1989. A vrai dire, dans la deuxième moitié des années 80 déjà, il y avait eu un sursaut dans la vie juive d’Europe de l’Est, au fur et à mesure que les juifs “perdus” du monde communiste, et surtout leurs enfants, se mettaient à rechercher leurs racines juives dans une nouvelle quête d’identité. Dans le contexte de sa toute nouvelle politique de “Glasnost” et de “Perestroïka”, Gorbatchev lui-même donna le feu vert pour la reprise officielle d’une vie juive en URSS, avant d’accorder à tous les russes le droit de

Di Pi L défi j if E voyager ou de quitter le pays. En conséquence, à travers tout le camp communiste, avant même la chute du mur de Berlin, les dirigeants qui jusque là avaient brimé toute vie juive se mirent soit à la réactiver “d’en haut” – ce fut le cas de Honecker qui chercha à se servir de la minuscule communauté juive d’Allemagne de l’Est à l’occasion du 50e anniversaire de la “Nuit de Cristal” en 1988 pour gagner la faveur des États-Unis. Soit à laisser les communautés vivre bien plus librement, comme ce fut le cas en Hongrie.

Le monde juif, y compris les Juifs d’Europe occidentale, était persuadé que la chute du mur de Berlin ne pouvait avoir qu’une seule issue: le départ de tous les juifs de l’Europe de l’Est, portant ainsi à son terme final l’un des plus terribles chapitres d’une histoire juive plurimillénaire. Tel ne fut pas le cas. De manière tout à fait inattendue, une vie juive, certes numériquement faible, mais d’autant plus vibrante et active, se développa dans cette Europe de l’Est, censée incarner uniquement la Shoah. Les Juifs qui choisirent de ne pas immigrer en Israël ne tournèrent pour autant pas le dos à toute identité juive; au contraire ils la revendiquèrent comme une partie intégrale de leurs nouvelles libertés. C’est ainsi que la fin des régimes communistes inaugura les débuts d’une nouvelle identité juive en Europe, car c’est seulement après le départ des dernier juifs captifs que l’on pouvait parler véritablement d’une présence juive volontaire (et donc volontariste) en Europe et commencer à en démêler les passés multiples. Ces retrouvailles juives se sont donc faites entre des juifs du camp communiste sortant d’une assimilation voulue par leurs aînés mais souvent perçue comme forcée pour les nouvelles générations et des juifs de l’occident sortant eux-mêmes d’une assimilation culturelle avant tout à l’égard de leurs passés nationaux et de l’anhistoricisme d’un après-guerre amnésique.

Il est important de souligner que dans les deux moitiés de l’Europe, le nouvel élan identitaire des juifs n’impliquait nullement la moindre perte d’appartenance politique ou culturelle au sein de leurs nations respectives.

Au contraire. Les juifs de cette nouvelle Europe combinent une identité juive presque ethnique dans le sens que lui donnaient jadis les Ostjuden avec un sens aigu (jadis caractéristique des juifs assimilés d’Europe occidentale) d’appartenance à leurs contextes politiques et culturels respectifs. La puissance de ce mélange existentiel s’est faite pleinement sentir lorsque la Shoah a finalement trouvé sa centralité dans le vécu historique des différentes nations d’Europe.

Inscription européenne de la Shoah Une vie pleinement juive au niveau européen peut se concevoir depuis que le tabou de la Shoah a été levé de l’histoire collective du continent. L’ombre de la Shoah s’étend désormais au delà de l’Allemagne coupable peinte en noir et de la Pologne à l’anti-sémitisme gris foncé, pour pénétrer en clef juive l’identité et l’histoire de tous les autres pays d’Europe. De la Norvège à la Turquie, du Portugal à la Russie, l’horreur de la Shoah a trouvé sa spécificité par rapport aux horreurs plus classiques des souffrances de la guerre et de la résistance face à l’ennemi, des luttes anti-fascistes et des luttes de libération nationale. La confrontation de la Shoah à travers l’Europe a impliqué avant tout la volonté d’aller au delà du symbole ultime de Auschwitz- Birkenau pour cerner les mesures politiques, administratives, économiques et culturelles qui ont d’abord isolé les juifs du reste de la population en faisant ainsi des parias avant leur voyage final vers l’extermination. Cette perspective n’a cessé de gagner du terrain depuis une quinzaine d’années avec les derniers procès des collaborateurs du nazisme qui ont révélé la spécificité de l’horreur infligée aux Juifs tout en démontrant à quel point des bureaucrates de toute l’Europe ont pu poursuivre leurs sinistres tâches tout en préservant leur impunité après la guerre. Le procès de Maurice Papon a été exemplaire dans ce

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De même a-t-on pu souligner le poids des préjugés antisémites d’un pays aussi historiquement “pur” que le Royaume-Uni (dont la froideur à l’égard des survivants de la Shoah qui essayaient après la guerre d’atteindre la Palestine disqualifia toute lecture précédente de l’héroïsme britannique aux yeux des Juifs).

Le même renversement de lecture a eu lieu à l’égard de la “gentille” petite Italie au comportement si tolérant dans la Nice occupée mais qui s’était avérée être dure et méprisante à l’égard de ses propres Juifs après l’imposition des lois raciales de 1938, de même que dans le cas des Pays Bas qui perdirent 80 % de la population juive grâce à un taux élevé de collaboration avec l’ennemi nazi. A l’est, les historiens ne font que commencer à découvrir ce qui s’est réellement passé dans les zones occupées de l’Union Soviétique, particulièrement en Biélorussie et en Ukraine où la collaboration des populations locales et de leurs cadres politiques avec les Nazis n’était pas peu fréquente. Les résultats de toutes ces recherches, de ces questionnements nationaux et de ces confrontations avec des passés pénibles ont été positifs pour tous, et pas seulement pour les Juifs, comme l’atteste le cas tout récent du débat polonais autour des meurtres commis contre les juifs par leurs voisins du village de Jedwabne. Ces débats nationaux ont enrichi les agoras politiques et culturelles de toute l’Europe.

La nouvelle lumière portée sur le destin juif pendant ces années noires a eu un effet primordial pour les juifs en Europe aujourd’hui.

Elle les a libérés d’un poids existentiel majeur: celui d’être les gardiens de la Shoah au nom des disparus et des survivants. Ainsi avec le temps, la Shoah devrait cesser d’être un abîme entre les juifs et les non-juifs pour devenir un pont. Son inscription dans la mémoire de l’Europe n’a pas seulement levé un silence oppressif. Elle a contribué à la réconciliation des juifs avec leurs pays respectifs. Car il ne faut pas oublier que les Juifs d’Europe sont les seuls qui conjuguent leurs verbes au futur dans ce continent. Les descendants des victimes vivent leurs vies quotidiennes avec les descendants des coupables ou les descendants des spectateurs silencieux. Un tel côtoiement ne minimise d’aucune manière l’horreur subie mais il facilite une perception plus tolérante de la manière dont des personnes ou des sociétés ont pu évoluer. Si les Juifs d’aujourd’hui peuvent vivre de manière volontaire en Europe, cela signifie donc qu’il n’y pas une essence permanente et “maléfique” européenne. Les Juifs d’Europe dans ce contexte offrent la preuve vivante que la Shoah, sans être jamais oubliée, peut être transcendée et c’est cette attitude mentale, plus que tout autre chose, qui les départage des juifs américains ou israéliens pour qui la Shoah est devenue une terrible mémoire congelée.

Les Juifs d’Europe peuvent ainsi commencer à se construire une identité plus apaisée en réinterprétant le monde juif d’avant la Shoah de manière positive (et non comme un prélude à Auschwitz), tout en soulignant à quel point l’Europe d’aujourd’hui est qualitativement nouvelle (puisque plus ouverte et démocratique) par rapport à celle du passé. Dans cette nouvelle “Europe juive” une mémoire créatrice et portée vers le futur pourra remplacer une mémoire de la Shoah uniquement axée sur les comptes du passé. Et cette mémoire sera enrichie par la double interaction avec les “autres” du continent européen, fussent-ils membres des majorités nationales ou membres des anciennes ou nouvelles minorités qui désormais peuplent le continent. La mémoire juive deviendra emblématique. La différence avec l’Amérique ou Israël sur ce point est cruciale.

Di Pi L défi j if E Les “Nouveaux Juifs” d’Europe Dans l’imaginaire israélien et l’imaginaire juif américain, et pour des raisons bien compréhensibles, les Juifs en Europe sont le plus souvent perçus comme les descendants ou les héritiers de leurs prédécesseurs d’avant la Shoah. Pourtant rien ne serait plus éloigné de la vérité puisque les juifs d’aujourd’hui sont qualitativement différents par rapport à ceux de l’avant-guerre. Tout d’abord, en Europe occidentale, beaucoup d’entre eux sont nouveaux, en termes géographiques grâce aux importantes migrations de l’après-guerre. Le Judaïsme français s’est renouvelé grâce à l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord, surtout ceux d’Algérie au début des années 60. Mais ce fut le cas aussi en Italie ou en Suisse qui ont reçu de nouveaux juifs, tout comme le Royaume-Uni a reçu des juifs venus du Liban, de Perse, de Syrie, d’Égypte et aussi, dans le cas italien, de Libye. La Suède a reçu des juifs de Pologne tandis que l’Allemagne de l’Ouest a recevait des juifs de Pologne, de Hongrie, de Roumanie, et de manière bien plus spectaculaire en tant qu’Allemagne réunifiée, de l’ex- URSS… sans compter, pour des séjours plus ou moins stables, des Israéliens, tout comme les Pays-Bas.

Phénomène tout aussi important: les Juifs qui étaient les descendants des communautés juives à la longue histoire européenne furent eux-mêmes transformés en un nouveau type de juif par les événements historiques. Tout en gardant une loyauté nationale, ces juifs ne pouvaient plus ressentir le même type de patriotisme fervent que leurs aïeux, après la Shoah essentiellement mais aussi après la guerre des Six Jours en 1967. En Europe de l’Est, les régimes communistes avaient assimilé leurs juifs par la force, mais étaient aussi peuplés de juifs qui souhaitaient une telle assimilation. Le résultat étant de les rendre en apparence comme tout le monde, souvent aux dépens de leurs identités fragiles. C’est ainsi que les Juifs polonais de l’après-guerre avaient très peu en commun avec les générations d’avant la Shoah, tout comme les juifs français par rapport à leurs ancêtres israélites. De surcroît en France, les survivants parmi les juifs de l’Europe de l’Est qui étaient arrivés avant la guerre, et qui n’appartenaient pas aux vieilles élites juives françaises, ont désormais retrouvé leur propre identité, presque comme une revanche, s’associant dans cette nouvelle démarche à leurs cousins sépharades. Dans des pays dépourvus de fortes populations juives avant la guerre, tels l’Espagne ou le Portugal, des nouveaux juifs sont arrivés qui sont un mélange de juifs allemands en exil, d’immigrants ashkenazes venus d’Amérique Latine, de juifs d’Afrique du Nord, et de quelques juifs locaux qui sont sortis de l’invisibilité de leurs petite communautés refondées au début du XXe siècle. Ce n’est pas un hasard si une bonne partie de ces nouveaux juifs à l’est comme à l’ouest se considèrent eux-mêmes comme des “marranes”.

A ces nouveaux juifs, il convient d’ajouter tous ceux qui, issus de mariages mixtes, ont activement choisi d’opter pour une identité juive quand dans le passé ils auraient quitté le monde juif. Ces “demi-juifs ou quart de juifs” posent des graves questions identitaires à un double niveau. Tout d’abord ils ne veulent pas se convertir quand ils sont issus d’un père juif, comme le voudrait la Halakha, parce qu’il se considèrent déjà juifs de naissance ou de droit.

Deuxièmement un nombre important des nouveaux juifs volontaires en Europe ne seraient sans doute même pas nés si leurs parents n’avaient pas survécu à la Shoah grâce au fait qu’ils étaient eux-mêmes le fruit de mariages mixtes. A ce mélange il faut aussi ajouter les juifs américains vivant en Europe qui ont joué un rôle crucial dans le renforcement d’une vie de communauté aux racines démocratiques et les Israéliens vivant en Diaspora qui ont apporté leur propre culture tout en cherchant une identité juive historiquement plus complexe.

Si les juifs américains, avec l’ouverture de l’Europe de l’Est ont entamé un grand voyage

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Ces nouveaux juifs sont des juifs vivants qui sont en train de conquérir de nouvelles places au sein de leurs sociétés civiles, ne voulant surtout pas se confiner dans les vieilles niches protectrices (ou parfois suffocantes) de l’État.

Ainsi ne peut-on plus parler du traditionnel “Anglo-Jewry”, des Juifs de la République, ou des juifs patriotes italiens, et encore moins des juifs allemands du passé. Mais on ne peut pas non plus considérer ces nouveaux juifs d’Europe comme une création culturelle exnihilo n’ayant rien en commun avec leurs prédécesseurs d’avant la Shoah. Nous sommes donc confrontés à un nouveau type: des Juifs lestés de loyautés multiples et qui se comportent un peu comme des électrons libres à l’intérieur de nouveaux périmètres étatiques et culturels, mais qui restent toutefois conditionnés par le poids de la langue et des cultures nationales. Ils sont ainsi porteurs de nouveaux défis identitaires puisqu’ils n’acceptent plus d’être définis par des catégories issue du monde chrétien dominant ou par les “autres” majoritaires comme ce fut le cas tout au long de l’histoire européenne. Mais cette démarche, il faut le souligner, n’est possible que parce qu’elle est le fait de juifs qui appartiennent totalement à leurs mondes respectifs.

Un nouveau triangle Amérique-Israël- Europe Dans l’immédiat après-guerre, le cadre mondial juif paraissait extrêmement clair.

Israël incarnait le futur, avec les États-Unis, même si les deux nouveaux pôles du monde juif cohabitaient dans un équilibre précaire.

Les Juifs d’Amérique avaient la sécurité et la puissance; les Israéliens la légitimité historique et le sens d’une mission dans un contexte “universel”. Ces derniers avaient besoin des premiers mais le contraire était tout aussi vrai.

Pour ces deux entités, l’irritation et même la haine juive à l’égard de l’Europe n’avait nullement besoin d’être artificiellement entretenues. Les occasions de les manifester étaient nombreuses puisqu’un continent faible et fragile multipliait les erreurs à l’égard de l’État juif, surtout après la guerre des Six Jours. Les relations entre l’Europe et Israël furent ainsi caractérisées par une spirale infernale de suspicion et de dédain du côté israélien. Les Européens, quant à eux, paraissaient embourbés à l’égard d’Israël dans un mélange malsain, teinté de tabous psychologiques, basé sur un silence et une culpabilité mâtinés de considérations realpoliticiennes à l’égard du monde arabe et d’un sens dévié de moralité internationale et de préciosité légaliste… Autant d’attitudes qui perturbaient non seulement les liens entre l’état juif et le continent mais tout autant la vie juive en Europe. Par conséquent, aujourd’hui encore, le monde juif se sent paradoxalement plus à l’aise avec l’Allemagne, le “protecteur” d’Israël à l’intérieur de l’Union Européenne, qu’avec l’Europe dans son ensemble.

Cette vision trop schématique de chaque côté du triangle est en train de s’estomper au fur et à mesure que chaque camp se confronte ses propres démons identitaires. Le judaïsme américain, traditionnellement si fier de sa puissance, s’est replié sur lui-même pour contempler sa propre fragilité diasporique: la chute de sa démographie, les mariages mixtes, la perte d’un certain engagement communautaire et de certains idéaux avec l’ascension sociale de ses membres qui ont pratiquement disparu dans un monde WASP en moins de trois générations, quittant le quartier ethnique américain, sorte de Shtetl, pour atteindre le cœur de la puissance nationale.

Dans la grand chambardement multiculturel américain, les Juifs se trouvent mal à l’aise, ayant à peine digéré les luttes et les tensions de leur relation avec le monde noir après la lune de miel initiale de la lutte pour les droits

civiques. Mais les victimes historiques de l’Europe ne pouvant pas se présenter comme “victimes” dans le corps politique américain, ont ainsi raté le coche multiculturel qui a caractérisé la recomposition sociologique actuelle de l’Amérique, tout en ne voulant pas se perdre dans le consensus américain des élites WASP.

De la même manière, Israël a aussi éprouvé une transformation dans son identité. Les credos fondateurs de son idéologie constitutive, la pureté historique de son progressisme ont été érodés. En tant que pays le plus puissant de la région, Israël a aussi découvert la réalité de son pouvoir étatique et des choix realpolitques attenants, de ses erreurs et de ses injustices en particulier envers les palestiniens. Et hélas, depuis l’automne dernier, elle découvre aussi la faiblesse de sa force. De surcroît, la seule démocratie du Moyen Orient a développé ses propres ennemis intérieurs dans le camp des ultra-nationalistes ultra-orthodoxes dont les croyances sont aux antipodes de la vision social-démocrate du sionisme initial, frôlant parfois une version juive du “sang et sol” fasciste, et mâtinées d’une intolérance religieuse et d’un souci préoccupant pour la pureté ethnique. Toutes ces luttes internes prouvent qu’Israël, au delà de son conflit avec les Arabes, a encore beaucoup de leçons démocratiques et identitaires à prendre. Le sionisme a eu ses propres dérives nationales et ethniques et ses propres difficultés à accommoder “l’autre” historique en son sein. IL s’agit non seulement des Arabes mais aussi des “autres” Juifs, comme l’ont souligné les nouveaux historiens israéliens. Cette prise de conscience, surtout après l’assassinat de Rabin, a donné une humilité nouvelle aux élites israéliennes. Pour de nouvelles générations, Israël parait aujourd’hui bien plus proche de la vieille Europe et de ses propres enjeux démocratiques et identitaires, en somme beaucoup plus “européenne” que ne l’avait laissé croire l’idéologie sioniste. Le fossé entre le vieux monde et le nouvel Israël est en train de rétrécir, même (ou surtout) après le retour des hostilités au Moyen Orient depuis l’automne 2000.

Depuis 1989, de surcroît, l’Europe a commencé à se définir en fonction de valeurs démocratiques et des droits de l’homme par rapport à ce qui est devenue sa spécificité autoproclamée de l’après-guerre: la réconciliation historique nationale et entrenations— Valeurs dont Israël a aussi besoin sur le plan intérieur dans le contexte des clivages culturels, ethniques, politiques et religieux qui ne font que croître dans la société et qui rappellent les batailles historiques de la séparation entre Église et État dans l’histoire européenne. Israël en a aussi besoin sur le plan extérieur dans les tentatives israéliennes de trouver des solutions avec ses voisins arabes pour mettre fin à ce qui est en train de devenir l’équivalent d’une “guerre de cent ans” Israël devra donc se confronter à ses racines européennes sur les deux fronts.

L’Europe est aussi devenue plus importante dans la vie d’Israël grâce à la chute du communisme puisque l’État hébreu a pu rétablir des relations bilatérales avec l’autre moitié de l’Europe et surtout intensifier se liens avec une Allemagne unifiée qui est en train de prendre le devant de la scène d’une nouvelle politique européenne à son égard. Sûrement bien que lentement, les Israéliens se tourneront vers l’Europe à la recherche de leurs propres racines politiques et démocratiques, mais sans la nostalgie des juifs américains envers le monde de leurs ancêtres. Ce qui intéressera les Israéliens seront des priorités concrètes et tournées vers le futur à l’égard d’une Europe qui deviendra leur “arrièrepays” historique et culturel.

La relativisation des trois côtés de ce triangle juif ne fait que commencer mais elle aura des conséquences cruciales sur le futur de l’État hébreu comme sur celui des Juifs en Europe. L’État juif aura besoin d’une diaspora forte non seulement comme porte-parole de ses intérêts mais avant tout comme un contre- Di Pi L défi j if E

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Le Défi Pluraliste Les Juifs de l’après-Shoah en Europe occidentale ont pu vivre dignement pour la simple raison que leurs pays respectifs leur ont accordé ce qui aurait paru inimaginable auparavant: une citoyenneté incontestable avec le droit implicite à des loyautés multiples à travers des liens très forts à un autre état, Israël, et à travers de vastes contacts avec les Juifs de toute la Diaspora. Ce contrat implicite est demeuré valable même quand, dans le cas des Juifs soviétiques, leur cause n’était pas nécessairement compatible avec les intérêts de détente de leurs pays respectifs. La meilleure preuve de la nouveauté radicale de ce contrat entre les démocraties occidentales et leurs Juifs, pouvait se percevoir en regardant le sort des Juifs dans les pays européens non–démocratiques, de droite comme de gauche. Toute forme de vie juive culturelle ou religieuse était considérée comme dangereuse et potentiellement hostile aux intérêts des états. Les juifs sous Franco, en Espagne Franco sous Salazar au Portugal, avaient des dossiers policiers, des privilèges communautaires limités et demeuraient, comme le reste de la société civile, absents de l’agora politique nationale tout en étant les objets d’une suspicion latente. Sous les régimes communistes, les Juifs étaient toujours à la merci de l’accusation d’être sionistes et donc traîtres, en somme c’étaient des candidats idéaux (en dépit du nombre de juifs communistes militants) pour l’accusation de contre-révolutionnaires “cosmopolites”. Ou au contraire, pour l’accusation de particularisme ethnique.

Maintenant que la plus grande partie de l’Europe n’est plus sous emprise idéologique, le défi auquel les Juifs doivent se confronter est bien plus interne qu’externe. Il s’agit de développer à l’intérieur des communautés la même tolérance pluraliste que les Juifs s’attendent à trouver au sein de leurs pays, l’antisémitisme et le sionisme par procuration ne constituant plus les piliers de la vie juive sur le continent. Tout se conjugue désormais au pluriel dans la nouvelle vie juive sur le continent: la vie religieuse, la culture, l’identité et chaque choix est volontaire. Les Juifs s’attendent désormais à ce que le contexte pluraliste et parfois même post-moderniste dans lequel ils vivent leur vie extérieure pénètre aussi à l’intérieur de leur vie juive, rendant ainsi les deux dimensions de leur existence parfaitement compatibles.

Le résultat est que même les communautés les plus petites possèdent maintenant des Juifs ultra-orthodoxes, libéraux, et même radicaux, avec aussi leur contingent de Juifs culturels, voire laïcs. Tous ces groupes contestent la légitimité des structures communautaires souvent inchangées depuis l’émancipation. Un type d’individualisme démocratique collectif est en train de pénétrer la vie des communautés juives d’Europe, avec des conséquences politiques majeures. Jadis les États européens étaient parvenus à avoir un seul interlocuteur juif censé représenter, tel un prince, toute la communauté. Ceci n’est plus possible puisque les voix juives sont devenues multiples.

L’apport du pluralisme dans la communauté implique aussi la transformation des catégories mentales de l’État envers les religions, qui

se définissent désormais comme des acteurs indépendants de la société civile plutôt que comme des acteurs reconnaissants dans le sillage du pouvoir.

Les communautés ne pourront relever ce défi qu’en devenant des maisons intégrant toutes les identités juives, mettant ainsi fin à une représentation monolithique. Deux autres domaines découlent de cette problématique: la redéfinition du rôle des femmes et l’inclusion des Juifs ayant seulement un père juif. Dans les deux cas, les bases volontaristes et égalitaires de nos sociétés ont pénétré la vie des communautés juives, car en démocratie tous les murs deviennent tôt pou tard transparents, même dans le contexte religieux.

Le Défi Multiculturel Au fur et à mesure que les sociétés européennes prennent en compte les différents types d’autres en leur sein, fussent-ils des vieilles minorités ethniques ou des immigrants plus récents, les Juifs du continent devront décider comment ils veulent se définir. D’une manière de plus en plus volontariste, les Juifs couvrent toutes les possibles définitions identitaires se voulant parfois aussi intégrés que des lords anglais ou aussi séparés que les Turcs en Allemagne. Au Royaume- Uni où les élites juives occupent les plus hautes positions du pouvoir, beaucoup de Juifs, par contre, se sentent à l’aise avec une définition multiculturelle et ethnique de leur identité juive. Les plus orthodoxes parmi eux poussent cette attitude jusqu’à se considérer plus proches des musulmans avec qui ils partagent les mêmes soucis de pureté alimentaire et d’éducation religieuse, et les mêmes luttes identitaires. Les Juifs français par contre, comme la France elle-même, refusent tout statut minoritaire pour eux-mêmes comme pour les autres. Les Juifs suédois ont choisi le statut de minorité contrairement à ceux du Danemark. Les Juifs hongrois l’ont violemment refusé contrairement aux Juifs de Pologne. Parfois il y a des retours ironiques: les Juifs de Russie, après avoir lutté pendant des décennies contre la référence à l’identité juive dans leurs passeports intérieurs du temps de l’Union Soviétique, souhaitent à présent la maintenir pour mieux bénéficier des droits donnés aux minorités dans la nouvelle fédération russe. Une chose est certaine. A travers le continent l’identité juive n’est plus une simple question d’observance religieuse privée pour des citoyens qui ne se distinguent pas des autres patriotes nationaux. Il y a eu une vaste homogénéisation de l’identité juive qui combine désormais des références ethniques et religieuses. La Yiddishkeit et la culture sepharade sont entrées dans les multiples réseaux de ce qui est en passe de devenir un village juif planétaire.

Peut-on cependant considérer les Juifs comme des membres évidents d’une société multiculturelle? Peuvent-ils être comparés à des Turcs ou à des Maghrébins ou à ces véritables étrangers que sont les immigrés venus de terres lointaines et sans aucune attache culturelle ou ex-coloniale avec les pays d’Europe (par exemple les philippins en France)? Les Juifs peuvent-ils être perçus ou s’auto-définir comme des “autres” multiculturels alors qu’ils ont été au cœur de leurs sociétés respectives même lorsque celles-ci étaient bien plus antisémites? La désassimilation partielle des nouvelles générations juives signifie-elle pour autant qu’elles se considèrent comme appartenant à une autre culture? Sûrement pas.

Elle fournit plutôt la preuve d’une intégration totale à l’intérieur de chaque contexte national. Car seuls des insiders peuvent se permettre le luxe de “sortir”.

Faire ressortir le passé et le présent juif au cœur de l’Europe devient ainsi moins un exercice de multiculturalisme que de son contraire, un travail pratique de symbiose historique et culturelle. Nous sommes ainsi à l’opposé de la mode idéologique du moment. On peut demander aujourd’hui aux nations européennes de respecter la “dignité” ou la “différence” juive mais l’essentiel se trouve ailleurs.

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Paradoxalement c’est dans le domaine du religieux plutôt que dans celui de la culture ou de la politique qu’un démarche multiculturelle juive s’impose. Le moment est venu de démanteler les références rituelles et somme toutes commodes à la tradition “judéo-chrétienne”. Le trait d’union entre les deux adjectifs doit être interprété comme un signe d’égalité et non comme une flèche indiquant le produit final d’une réaction chimique. Le défi de présenter le judaïsme dans toute sa richesse et dans toute sa complexité pour un public plus vaste se profile de manière imminente à l’égard d’un monde juif habitué à la méfiance, dès que des non-juifs s’intéressent à lui de trop près. Dans ce sens, le judaïsme représente un défi multiculturel pour toutes les Églises à un moment où l’on peut parler dans nos sociétés individualistes et démocratiques d’un nouveau marché ouvert de la spiritualité.

Les juifs se doivent d’affronter le défi multiculturel avant tout parce que, en dépit de ses côtés sympathiques et positifs, le multiculturalisme contient des germes dangereux et des effets pervers qui peuvent mener à une nouvelle marginalisation de la vie juive en Europe, même si cette fois-ci le ghetto était une ghetto autoproclamé. Les Juifs, il ne faut pas l’oublier, appartenaient au continent européen dès ses débuts. Même si, avant l’Émancipation, ils vivaient souvent aux marges de la société et avec un centre de gravité plus porté vers leur propre vie collective, ils ont toujours profondément interagi avec le monde extérieur.

Aujourd’hui c’est la nature de cette appartenance qui doit être repensée et non sa validité. Idéalement les Juifs pourraient servir comme des transformateurs électriques pour mieux définir l’appartenance européenne de tous les “autres” du continent, mais en la définissant de l’intérieur et non de l’extérieur. Ce défi doit être abordé de manière enrichissante, d’autant plus que la vie juive contient son propre multiculturalisme, sans oublier que les juifs sont désormais des insiders qui veulent garder un regard de outsiders- le contraire absolu de leurs ancêtres de l’avant-Shoah.

Le Défi de l’Espace Juif Un des résultats l’inscription européenne de la Shoah et des transformations du continent après 1989, a été la croissance exponentielle des thèmes juifs dans la vie culturelle européenne, bien au delà des communautés juives. Les musées juifs et les mémoriaux sont devenus des forces motrices de tout premier rang pour la présentation de la vie juive bien au delà de la mémoire de la Shoah. Les romans et les films écrits ou produits par des non-juifs et qui incorporent des personnages juifs (le plus notable dans ce domaine étant La vita è bella (La vie est belle) de Roberto Benigni), les autobiographies juives, les livres d’histoire, et surtout les livres traitant des traditions juives allant de l’étude de la Torah jusqu’aux recettes de cuisine, les blagues juives, et les musiques juives sont devenus autant de sujets culturels pour un vaste public. A cela il faut ajouter le champ universitaire des études juives, qui ne cesse de s’enrichir en effectifs.

Ce phénomène est tout à fait nouveau dans l’histoire européenne et présente un défi majeur. Tout d’abord pour une raison très concrète. Il n’y a pas assez de Juifs sur le continent pour qu’ils puissent remplir à eux seuls ces nouveaux espaces juifs.

Contrairement à Israël qui est son propre espace juif ou aux États-Unis où il y a suffisamment de Juifs pour remplir l’espace, les Juifs en Europe ne peuvent que le remplir partiellement. Ceci est particulièrement vrai en Allemagne, où dans les universités, dans les musées juifs, dans le domaine de l’édition et dans la plupart des activités juives (à l’exception de la vie religieuse) ce sont des non-juifs qui constituent l’essentiel des usagers et des cadres. Mais le même phénomène se produit ailleurs, même au Royaume Uni et en France qui possèdent en principe des communautés suffisamment grandes pour gérer cet espace.

Ce manque d’effectifs juifs dans l’espace juif européen ne doit pas être perçu comme une calamité ou comme un appauvrissement. Au contraire. Les Juifs d’Europe devraient percevoir cette situation comme un défi positif, un défi qui est particulier à l’Europe. Car si les Juifs vivent dans ce continent désormais de manière volontaire, cela signifie qu’ils partagent avec leurs concitoyens non-juifs une série complexe d’affinités et c’est ce lien qui doit être approfondi et transformé en un dialogue créatif, en commençant précisément avec les non-juifs qui ont choisi de pénétrer dans l’espace juif.

Ces espaces juifs européens ne devraient pas être basés uniquement sur le passé, et certainement pas sur un passé lu comme une longue route menant à Auschwitz. D’ailleurs personne n’a réglé une question fondamentale: Auschwitz est-il un espace juif? Le symbole aussi bien que le lieu physique, incarnent la Shoah et le sommet de la souffrance juive mais Auschwitz gît aussi en dehors de cette spécificité juive puisque le camp et le nom appartiennent aussi à la mémoire polonaise, Rom, ex-Soviétique et bien évidemment à celle de l’humanité toute entière. On ne peut être juif par Auschwitz. C’est pour cela qu’il est impératif de reconsidérer le passé juif d’avant la Shoah de manière positive et vivante, comme une source de dignité existentielle, de créativité culturelle, de profondeur religieuse mais aussi d’engagement civique… autant de prises de conscience juives avec une portée universelle pour les futurs enjeux identitaires d’autres groupes.

L’espace juif par ailleurs peut aussi renforcer la vie culturelle juive, comme c’est le cas actuellement en Allemagne. Les héritiers du judaïsme allemand qui se trouvent pour la plupart en Israël et aux États-Unis sont de plus en plus attirés par l’espace juif allemand, y faisant valoir leurs “droits” et en y faisant entendre leurs voix. Ils le remplissent aussi à leur manière; pas pour clore des comptes avec leur passé mais avant tout comme un enjeu pour le futur. Et ceci est vrai partout en Europe, du Portugal à la Russie. Cet espace juif naissant est à la fois virtuel et réel, symbolique et concret, culturel et politique. Il joue désormais un rôle non négligeable dans le retour au judaïsme de maints juifs marginaux qui se sentent renforcés dans leur identité par l’intérêt que leurs pays respectifs accordent à la vie juive.

C’est ainsi qu’en dernier lieu, le plus grand défi auquel les Juifs devront se confronter dans le futur est de recadrer un judaïsme riche et confiant dans le monde des “autres”. A l’ère des droits de l’homme, des références démocratiques internationales, et du respect des cultures, le Judaïsme ne peut pas se permettre de se fermer au reste du monde au nom d’une spécificité quasiment sacrée, perdant ainsi sa place plus que légitime, voir fondatrice, dans l’agora des valeurs universelles, au moment précis où le monde occidental pour la première fois veut entendre des voix juives. Les Juifs en Europe devraient ainsi saisir les opportunités devant eux, dans un continent en pleine mutation. Ils devraient infuser de la vie juive dans leurs effectifs, tout en accueillant en leur sein ceux qui veulent appartenir au peuple juif, et tout en bâtissant des ponts avec les autres qui souhaitent mieux incorporer la culture juive dans leur culture générale. Par la diffusion des valeurs religieuses, de l’histoire, Di Pi L défi j if E

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Les voix invisibles de la conférence sur les Balkans devraient se sentir finalement libres d’exprimer leurs multiples identités et leurs valeurs. Car les victimes absolues du passé sont devenues la plus grande “success story” de l’après-guerre européen. Nantis d’une centralité symbolique, les Juifs d’Europe surplombent les carrefours du passé, du présent et du futur du continent. Puissent-ils avoir la sagesse collective d’employer ce pouvoir symbolique avec ouverture, modestie et justice.

Napoléon Bonaparte rétablissant le culte israélite en France


  1. L j if l’E L’ambiguïté de la référence juive européenne dans l’après-guerre Après la Shoah, la plupart des Juifs du monde étaient persuadés que l’Europe était devenue l’équivalent de l’Espagne d’après 1492 : un continent au riche passé juif mais désormais dépourvu de toute vie juive significative. L’idéologie paraissait de surcroît confirmer l’histoire. Le Sionisme, bien avant l’arrivée du Nazisme, avait déjà délégitimé l’idée d’une présence juive dans une Europe à l’anti-sémitisme viscéral. Pour les Juifs, il n’y avait qu’une solution, leur retour en Eretz- Israel, la terre de leurs ancêtres. Quant aux juifs d’Amérique, ils partageaient avec les autres immigrés venus du Vieux Monde, la même vision négative de l’Europe comme un continent d’intolérance et d’injustice. Ils considéraient l’Amérique comme une terre d’exception où régnaient la tolérance et l’harmonie, l’équivalent d’une Jérusalem terrestre, ne se sentant nullement en exil. C’est ainsi que les deux pôles de la vie juive de l’après- Shoah partageaient la même révulsion à l’égard de l’Europe et la même certitude que les Juifs n’avaient aucune raison de continuer à vivre dans le continent qui avait voulu les exterminer.
  2. L j if l’E domaine. Mais ce sont avant tout les nouvelles lectures des rôles joués par des pays neutres comme la Suède et la Suisse dans l’ensemble de la politique nazie qui ont sorti ces pays de leur état de leur béate absence de l’histoire.
  3. L j if l’E nostalgique vers le monde perdu de la Yiddishkeit, les nouveaux juifs de l’Europe de l’Est, sortant de l’assimilation, n’éprouvent pas un besoin semblable. Ils sont à la recherche d’un futur utile enraciné dans des traditions juives et non d’un passé mythique.
  4. L j if l’E poids démocratique et pluraliste pour ses propres priorités et ses inclinations inévitables vers la realpolitk. Dans ce contexte, il ne sera dans l’intérêt ni des Israéliens ni des Juifs d’Europe de parler des pauvres cousins agonisants d’Europe comparés à un Israël autosuffisant. La relation se doit d’être réciproque et bénéfique pour les deux parties. Dans le futur, les Juifs d’Europe pourront très bien devenir le point d’équilibre entre les pôles juifs américains et israéliens. Ce sont eux qui paradoxalement vivront dans les années à venir les tensions culturelles et identitaires les plus positives dans leur quête de nouvelles synthèses historiques. Les principaux défis, celui du pluralisme, du multiculturalisme et de la présence juive dans un espace juif croissant seront importants pour tout le judaïsme mondial.
  5. L j if l’E L’enjeu majeur est de faire comprendre aux Européens à quel point leur propre culture fut et est toujours influencée par la présence juive, plutôt que de souligner son identité séparée. Le véritable défi implique de cerner la composante juive de la culture (avec un C majuscule), en démêlant les fils symbiotiques, en encourageant de nouvelles interactions, en soulignant la créativité contre l’évidence ethnique dans un jeu complexe d’identités. C’est sans doute en Allemagne que ce défi sera le plus riche à relever maintenant que les enfants des Ostjuden de l’après-guerre occupent le cœur symbolique d’une nouvelle scène intellectuelle et culturelle.
  6. L j if l’E de la culture (au delà des modes ethniques) de la philosophie et de l’éthique juive, les Juifs devraient jouer un rôle important dans une prise de conscience pluraliste européenne, qui doit désormais accepter la composante juive en ses propres termes.
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