Oui, il est vrai que d’habitude les musées montrent ce qui a été; et il est rare d’avoir un musée qui va montrer ce qui sera. Mais en fait, c’est un musée historique, fondamentalement. C’est un musée de l’histoire de l’Europe, orienté vers l’union; notre intention étant de montrer les racines historiques de la construction qui est en train de se faire. Une entité économique et politique voit le jour dont nul ne peut prévoir encore les contours précis mais elle se dessine; donc, nous avons cherché à montrer les racines historiques de cette chose qui est en train de se faire, en partant de l’idée que l’Europe politique n’est pas simplement la réponse à un défi contemporain. Si elle peut se faire c’est parce qu’elle a une consistance et qu’elle est un espace de civilisation. Nous traitons donc l’Europe comme un espace de civilisation unifié et c’est un peu, si vous voulez, comme si nous faisions un musée de l’histoire de France. Essayer de voir comment cette entité s’est formée, a pris naissance, s’est développée et s’est constituée à travers les âges. C’est une démarche originale, sachant que l’on part du constat que les citoyens d’Europe ignorent ce qui fait leur unité. L’accent est le plus souvent mis sur la diversité et donc ils ont souvent l’impression que c’est quelque chose qui est assez artificiel, que c’est une démocratie à Bruxelles qui décide de leur sort.

Plurielles: Une abstraction?… E. B.: Une abstraction; voilà une espèce de monstre qui est effectivement une entité abstraite et nous voulons montrer que ce n’est pas le cas, que c’est quelque chose de vivant, une culture, qui a pris au cours des âges des visages différents. L’Europe ayant cette particularité qu’elle a inventé les particularismes nationaux. Donc cette unité de culture s’exprime dans des langues différentes, dans des cadres nationaux et politiques différents, mais cette diversité ne va pas masquer ce qui fait son homogénéité, c’est-à-dire une unité de culture profonde. Et donc nous procédons par une espèce de vaste fresque historique qui montre comment est née l’idée européenne, le sentiment européen commun et qui montre comment se met en place, à chaque époque historique un espace de civilisation qui est commun à l’Europe entière.

Plurielles: A quelle période le musée fait-il démarrer cette communauté culturelle européenne?

Au règne de Charlemagne? Ou bien avant?

Comment relier des civilisations d’origines, pour beaucoup disparues (Celtes, Etrusques) avec les cultures de la période moderne?

E. B.: Le point de départ, est l’un des points les plus débattus, les plus difficiles. Quand faiton démarrer l’Europe? Et lorsque j’ai réfléchi à cette question, puisque c’est moi qui ai dressé le premier plan du projet intellectuel de ce musée, il m’est apparu que l’Europe était effectivement faite de strates de civilisations, c’est-à-dire qu’il y avait la strate celte, si vous voulez. Mais le musée ne remontera pas aussi haut, sauf par allusion. Il y a, bien entendu, la strate grecque, la strate romaine. Mais tout Les enjeux du projet de Musée de l’Europe à Bruxelles par Elie Barnavi

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E. B.: Ce sont deux langues différentes, ce sont deux façons différentes de concevoir l’Eglise, ce sont deux façons différentes de concevoir le pouvoir et ce sont deux mondes qui s’interpénètrent; bien entendu, il y a des influences réciproques, mais ce sont des civilisations différentes. Alors, comme l’Empire Byzantin n’est pas seulement européen, il a des visés impériales, il se considère comme l’héritier de Rome, il laisse à l’autre la notion d’Europe, c’est-à-dire le rétrécissement de l’idée d’Empire. Qu’est ce que l’idée d’Europe? On peut dire que c’est l’Empire Romain rétréci à l’espace européen. Et d’ailleurs quand les Européens de l’Ouest disent chrétienneté, ce qu’ils entendent en fait, c’est chrétienneté européenne, chrétienneté latine. Et donc à partir de ce moment-là, tous les grands mouvements intellectuels et sociaux intéresseront surtout l’Europe de l’Ouest et l’Europe Centrale. Cela est vrai pour la féodalité, qui est une invention de cet espace. Cela est vrai pour les ordres monastiques et cela est vrai pour les universités.

Si vous regardez une carte des universités du Moyen-Age, elle dessine très précisément la carte de la chrétienneté latine, l’université la plus à l’Est étant l’Université de Cracovie. Et cela est vrai pour tous les mouvements qui ont suivi: La Réforme, Les Lumières, la révolution scientifique.

Voici donc comment se dessine un pourtour, un espace de civilisation dont les racines sont très profondes, mais qui donnent ici une production sui generis que nous appelons l’Europe. Et d’ailleurs, à partir du XIVe siècle, on commence à dresser des plans d’unification européenne. Il y a des écrivains et des hommes politiques de toutes sortes, à partir du début du XIVe siècle. On a le premier plan d’unification européenne d’un Français qui s’appelle Pierre Dupuis. Alors le problème est évidemment de ne laisser personne en dehors.

L’Europe qui est en train de se faire est plus vaste que cette Europe historique que j’évoquais, que ce noyau originel. Et il importe de ne pas fermer l’Europe en aval, même si en amont c’est ainsi qu’elle s’est faite. Il faut, permettre à tous ceux qui ont vocation d’union européenne de s’y retrouver. Il faut montrer aussi, en amont, les différentes potentialités puisque l’Europe aurait pu se faire différemment, même s’il se trouve qu’elle s’est faite comme ça.

Plurielles : Que privilégier : l’Europe des nations ou l’Europe des cultures?

E. B.: On va montrer les deux. Il ne s’agit pas de faire une histoire irénique de l’Europe, il est évident que cet espace commun est un espace politique fragmenté, très vite éclaté.

Éli B i L j d j d M é d l’E L’Europe s’est déclinée en nations et ces nations se sont donné ensuite des États; ce qu’on appellera plus tard les États-nation. Puis les nations ont exacerbé leurs différences. Ce que nous faisons c’est gratter un peu cette surface pour montrer en dessous le substrat commun, et ce substrat est commun. Il est évident qu’il y a des États-nation, mais les étatsnations mêmes sont des constructions largement artificielles. Il y a, un exemple que j’aime bien donner, c’est celui des Lillois et Liégeois; il y a sans doute moins de différence entre eux qu’entre un Lillois et un Marseillais, pourtant le Lillois et le Marseillais font partie du même État-nation, le Lillois et le Liégeois font partie de deux États-nation différents.

Cela ne veut pas dire que les États-nation sont des constructions purement artificielles, et que l’habitude longue de vivre ensemble, de partager le même État-nation n’a pas crée des habitudes communes, des cultures communes, bien sûr que si. Et donc, l’Europe est cet espace qui est à la fois un, et partagé en particularismes nationaux. L’un des traits particuliers de cette civilisation, c’est qu’elle a produit les états-nation. Donc il faudra montrer la tension qui a toujours existé entre l’aspiration à l’unité.

Ce sentiment que nous faisons partie d’un tout; en particulier dans les élites, il a toujours existé au Moyen Age, il a existé très fortement au temps des lumières, il y a des textes européens magnifiques, chez Voltaire, chez Montesquieu, chez Swift, chez d’autres. Il y a le sentiment d’appartenance à un ensemble commun, en même temps le sentiment d’appartenance à un ensemble particulier. Cette tension fait l’Europe. Alors pendant longtemps, en gros, depuis l’écroulement de l’idée d’Empire, à l’aube de la modernité et de l’apparition des États pleinement souverains, [là encore il y a une date commode, c’est 1648 – l’éternel traité de Westphalie] et jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, la réalité la plus forte était la réalité des États-nations. Et depuis, l’idée d’État-nation est moins dominante.

On a pu créer un espace supranational et cet espace supranational, je le répète, s’explique à plusieurs niveaux. Par des impératifs immédiats politiques et économiques, l’Europe détruite par deux conflits mondiaux qui en ont fait un champ de ruines à la fin de la seconde guerre mondiale, le plan Marshall, la guerre froide, le constat épouvanté de ce que les idéologies et les États ont pu faire, ça c’est l’immédiat. Mais aussi on construit quelque chose sur un socle qui existe dont on prend conscience à nouveau et que l’on met en valeur. C’est-àdire, on puise dans un élément commun.

Prenez l’exemple proche, l’exemple du peuple juif. Dieu sait si ce peuple a été dispersé sur toute la surface du globe - des Juifs aussi différents que les Juifs du Yémen et les Juifs d’Allemagne - et pourtant nous avons toujours eu le sentiment, la conscience très forte que tout ce monde pour différent qu’il soit fait un tout; et c’est ce qui a permis la survie d’un peuple et en fin de compte la création d’un État-nation qui reprend ces questions-là.

L’Europe fonctionne un peu de la même façon: c’est-à-dire dans le dépassement des particularismes, dans un ensemble qui les prend en compte, mais qui les dépasse en même temps.

Plurielles : Comment présenter l’identité juive: éclatée à travers les cultures nationales ou formant un tout?

E. B.: Ce sont les deux, le particularisme juif est là, mais inséré dans un espace de culture plus vaste.

Plurielles: Y a t il une place particulière pour la culture juive en Europe et plus généralement, dans la mosaïque des identités minoritaires?

E. B.: Bien sûr, encore une fois, cette culture est très différente, parce que c’est celle d’un groupe humain qui se considère différent des autres, et qui est considéré par les autres comme différent; qui a une religion différente; qui a des modes de vie différents, tout au long de son histoire, qui a des occupations différentes et qui a une pyramide socio-économique différente, qui a un esprit différent, qui est différent, presque en tout; mais dont la différence ne se comprend que dans le cadre de

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Plurielles : En référence à l’ouvrage de Wasserstein qui décrit une diaspora européenne disparaissante, y-a-t-il selon vous un avenir pour un judaïsme européen, comme il existe un judaïsme américain ou israélien?

E. B.: Cela dépend des Juifs eux-mêmes. Il y a de la place, bien entendu.

Vous ne ferez pas les États-Unis d’Europe comme il y a les États-Unis d’Amérique, pour la bonne raison qu’il y a des particularismes nationaux et culturels très très forts et qu’il est bon qu’ils demeurent. Nul ne veut d’une Europe uniformisée, qui ne parle qu’une langue, il n’y aurait plus de différence et ce ne serait pas la peine.

Donc il faut imaginer quelque chose de neuf, quelque chose d’inédit, sui generis, un ensemble politique unifié qui fédère des particularismes culturels. Et dans cette mosaïque, il y a de la place, bien entendu, pour toutes les composantes juives.

Mais c’est une place très difficile, puisque les Juifs font partie, partout où il se trouvent, de l’ensemble national, ils participent donc de ce particularisme qui est déjà là, et à l’intérieur de ce particularisme, ils cherchent quelque chose qui serait proprement juif, et en même temps ils se veulent solidaires d’autres Juifs ailleurs. Donc c’est un cas de figure très difficile, qui ne l’était pas tant que ce particularisme était une affaire de loi, fondé sur la religion. Cela devient très compliqué dès lors que ce particularisme n’est plus fondé sur la religion, mais que c’est une culture particulière qui n’est pas seulement religieuse.

Plurielles: Quelle place voyez-vous pour les Juifs laïques?

E. B.: C’est un cas de figure compliqué.

Disons qu’il sera plus facile de rester Albanais dans une Europe unie, ou Hongrois ou Croate ou Français que Juif. Parce que la réalité culturelle que couvre le mot juif est très fuyante: c’est la religion, c’est une mémoire, c’est une sensibilité, mais tout cela ne se dit pas dans une langue et ne s’explique pas sur un territoire. Donc c’est très compliqué. Dans une société d’accueil très tolérante où les Juifs sont à l’aise et participent de plain-pied à la vie de la cité, il est très difficile de construire un particularisme, c’est un combat difficile.

Plurielles: Y a t-il un apport juif spécifique à l’Europe?

E. B.: Lorsque l’on rend compte de l’histoire de l’Europe, il évident qu’il y a un apport juif tout à fait intéressant. Pendant le Moyen Age et la première modalité c’était l’apport juif à la fois positif et négatif, si je puis dire.

C’est-à-dire positif dans le sens que les juifs apportent des choses, mais peu finalement. Et négatif, parce que l’Europe se définit par rapport à eux, par l’exclusion des Juifs, les Juifs peuple témoin, enfin tout ce que nous savons.

Pour l’apport positif des Juifs, c’est-à-dire des penseurs du Moyen Age, par exemple Maïmonide, il intéresse moins l’Europe que d’autres contrées, comme le Maghreb et le Machrek. Et ensuite l’apport des Juifs est lui direct, massif, on conçoit mal la modernité européenne sans l’apport des Juifs; on conçoit

Éli B i L j d j d M é d l’E mal le capitalisme sans l’apport des Juifs; on conçoit mal l’éclosion intellectuelle sans l’apport des Juifs.

Avec l’émancipation au XIXE SIÈCLE qui permet aux Juifs d’entrer dans la cité, l’apport des Juifs s’est avéré considérable, et ambigu en même temps, parce que c’est en entrant dans la cité qu’ils peuvent donner la pleine mesure de leur génie, de leur contribution.

On évoque toujours la triade, n’est ce pas, Marx, Freud, Einstein, on pourrait en ajouter d’autres, la révolution dans tous les domaines, de l’art de la pensée, mais c’est parce que précisément ils ont pu le faire, ils ont été acceptés, mais ils ont été acceptés à moitié, ils ont été en même temps tenus en marge.

Moi, je pense profondément que c’est cette situation ambiguë à la fois dedans et dehors qui permet l’éclosion de ses génies révolutionnaires et Juifs. Et l’on peut se dire que c’est un chapitre clos, puisque maintenant il n’y a plus de marginalité, les Juifs ne sont plus marginaux nulle part et donc ce n’est plus en tant que Juifs qu’ils peuvent apporter ce qu’ils sont censés devoir apporter. Aujourd’hui, le monde s’est judaïsé, en quelque sorte, le monde occidental.

Aujourd’hui c’est moins évident et l’activisme politique, la visibilité des Juifs est trompeuse de ce point de vue-là. On considère que ça fait partie de l’ordre naturel des choses, ça ne choque plus grand monde, ils étaient beaucoup plus féconds, ils donnaient beaucoup plus quand cette visibilité n’était pas si évidente et que beaucoup de Juifs ne demandaient pas mieux que de faire passer cette particularité par perte et profit. Tout à un prix dans la vie des individus, comme des collectivités et le prix que nous avons payé pour cette insertion heureuse dans les nations et bien ça a été la perte de notre particularisme.

Entretien réalisé par Violette Attal-Lefi.

Un érudit juif du Moyen-Age


  1. L j if l’E cela peut se retrouver ailleurs. Qu’est-ce qu’une civilisation? Une civilisation est faite d’éléments dont chacun ou presque chacun se retrouve ailleurs, dans d’autres systèmes de civilisation, mais qui, pris tous ensemble font l’unité, la singularité de cette civilisation. Et moi, il m’est apparu, cela n’a pas été sans mal d’ailleurs, qu’une entité européenne distincte, c’est-à-dire consciente d’elle-même, apparaît au Moyen Age. Elle est faite de toutes les strates de civilisations antérieures et ce qui lui donne son unité, ce sont des phénomènes sociaux et culturels qui sont propres à cet espace européen. C’est-à-dire, l’Eglise, la féodalité, la ville, l’université... Il y a un certain nombre de grands phénomènes qui dessinent un espace particulier, cet espace a une destinée particulière et très rapidement s’oppose à d’autres espaces de civilisation, de façon consciente et notamment à l’Islam et à l’Europe Grecque, c’est-à-dire à l’Empire Byzantin. Et donc si vous voulez prendre un point de départ mythique mais commode, c’est effectivement Charlemagne. Cela n’a pas de grande signification historique, mais cela a une signification symbolique. Et très rapidement cela va se vérifier puisqu’il va y avoir cette double frontière de civilisations, que les gens ressentent profondément avec l’Islam et avec l’Empire byzantin. Et donc se crée un espace distinct… Plurielles: Pourriez-vous préciser la ligne de partage entre cet espace européen et l’empire byzantin?
  2. L j if l’E l’Europe et les Juifs européens sont différents des Juifs d’autres contrées, parce que c’est l’Europe qui les a faits. Alors ils suivent bien entendu, ça a été toujours le cas partout, ils suivent le sort des peuples au milieu desquels ils vivent. Ils sont donc européens, tout en étant très différents des populations d’accueil, et ils suivent le sort de ces peuples, les mouvements spirituels et politiques des peuples européens, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus différents précisément, dans la foulée de l’émancipation, mais considérés quand même comme différents. Ils se perçoivent souvent comme différents euxmêmes. Malgré l’érasement des différences, ils restent quand même un groupe à part. Et ce qui est passionnant dans l’histoire des Juifs européens, c’est précisément cela, c’est la relation subtile entre ce qui fait leur singularité et ce qu’ils doivent à leur environnement, leur centralité et leur marginalité en même temps et c’est ce double aspect qui fait aussi la fécondité de l’apport juif à l’histoire de l’Europe.
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