Devant un thème tel que « Les Juifs et l’Europe », j’ai d’abord été stupéfaite. Que dire ? Historiquement beaucoup de choses, mais en ce qui concerne la période contemporaine ? En réfléchissant, il m’est apparu que nombre de réflexions étaient possibles. Par exemple et en vrac : L’Europe et les cultures juives, dans lesquelles s’inclut bien entendu le patrimoine encore très préservé ici, mais à sauver d’urgence là où nazisme et communisme pour une fois unis, ont fait de sorte qu’il n’existe plus qu’à l’état de traces, là même où il était le plus vivant (Toute l’Europe ex-communiste). Autre exemple : peut-on considérer les juifs en Europe comme un peuple ? Une communauté ? Une entité « minoritaire » à qui il faut accorder des droits spécifiques ou des aides spécifiques pour préserver et développer la langue, la culture, etc… Mais c’est quoi les « juifs » ? Entre un Loubavitch et un membre de la Ligue communiste révolutionnaire, quel rapport ? si ce n’est peut-être la mémoire du passé. Mais cette mémoire du passé est-elle la même pour quelqu’un d’Afrique du Nord ou pour quelqu’un issu de lignées polonaises ou alsaciennes ?

Autre point, la question d’Israël : la fameuse double appartenance. Mais imagine-t-on un lobby juif européen, agissant auprès des instances de Bruxelles pour justifier (et qui sait, on peut rêver, condamner la politique israélienne ?). J’ai du mal à le penser. Et d’ailleurs au nom de qui parlerait-il ? Car, enfin, quand quelqu’un parle au nom de la Communauté juive, qui représente-t-il ? Et de quel droit, qui que ce soit peut-il parler au nom de tous les juifs ? Ce qui repose la question « Qu’est-ce qu’être juif ? » Question éternellement sans réponse sauf celle-ci « C’est se poser la question » !

Bref l’histoire a beaucoup de choses à dire, le militant juif aussi, de quelque obédience qu’il soit ; mais, moi, juive athée, progressiste, sans liens avec les organisations et institutions et pourtant viscéralement juive, je me sens malgré mon ignorance, concernée par le thème de l’Europe et je voudrais comprendre pourquoi (au moins un peu).

Européenne, je le suis à vrai dire, profondément. Issue de grands-parents vivant dans les shtetl polono-russes, yiddishophones, émigrés en France au début du XXᵉ siècle, mon père ayant vécu plus de 10 ans à Berlin, je porte en moi un passé d’Europe, des stratifications culturelles différentes, où se mélangent sans conflit la laïcité française, les rêves d’émancipation des ghettos, Balzac et Bashevis Singer, le bœuf bourguignon et la carpe farcie.

Trêve de plaisanterie. Nous portons en nous la fierté et le courage d’avoir su dire non à la conversion, et en somme à la disparition, en tant que juifs, non à la violence dans les sociétés européennes anciennes qui ne pensaient qu’à guerroyer, au prix de la persécution, du rejet, du sort funeste d’une minorité persécutée parce qu’elle est autre. Avoir contre vents et marées continué à être autre, à ne pas céder aux exigences des sociétés dominantes, me semble une des formes majeures du courage. Accepter le mépris, la haine, pour continuer à être soi, et à transmettre ce message de la suprématie de l’intelligence sur la force, du « Livre » sur le territoire. Finalement c’est peut-être cela « être juif ». Sacraliser le saint plutôt que le pouvoir. C’est en tout cas l’idée que je m’en fais, peut-être un fantasme. En tout cas une fidélité à ces valeurs-là.

Par un retournement peut-être coutumier à l’histoire, cette minorité, ces gueux, ces quasi-intouchables, ont joué après leur émancipation des ghettos, après leur entrée dans les sociétés globales, après, si on peut dire, leur laïcisation, un rôle de ferment dans tous les pays d’Europe où ils vivaient. Ils ont été de toutes les remises en question depuis le XIXe siècle, du monde tel qu’il va ; souvent à la pointe du changement ou du désir de changement dans l’ordre économique, politique, culturel, artistique ou scientifique.

On pense aux révolutionnaires certes, et à Freud, et à Marx. Je ne continuerai pas sur ce thème trop connu. Mais il ne faudrait pas oublier un rôle certain dans le développement du capitalisme, contestataire lui aussi de l’ancien ordre féodal. Les juifs me semble-t-il, parce qu’ils ne supportèrent pas la pesanteur de la « glèbe », l’intemporalité de la propriété terrienne, parce qu’ils avaient une conscience très forte de l’injustice du monde tel qu’il va, ont été des acteurs très importants de la modernité. Leur situation « dedans-dehors » dans de nombreuses sociétés européennes, (dedans parce que citoyens ou sujets des empereurs et des Rois à part entière, dehors parce que l’antisémitisme en faisait des sujets ou des citoyens pas tout à fait comme les autres) leur donnait un regard plus distancié, plus neuf, plus capable de penser ou de rêver au « tout autre », à ce qui n’existe pas encore, mais pourrait devenir. Laïcisation du messianisme ? on l’a beaucoup dit ; ce n’est pas une raison pour penser que c’est faux ! mais surtout valorisation de l’étude, de la réflexion, de la circulation des idées, de la possibilité de voir plus loin que « l’ici et maintenant ». Une manière peut-être de recueillir les fruits de cette mobilité forcée d’un pays à l’autre, qui leur a été imposée pendant des siècles, et qui leur a permis de comprendre quasi-viscéralement, que par-delà les frontières et les bornages, il y a encore quelqu’un. Une manière aussi de compenser l’instabilité et la fragilité de leur insertion sociale, quelles que soient les formes qu’elle ait prises. De la bourgade polonaise en plein éclatement au citoyen israélite de la République française.

Bref, l’Europe moderne, je crois que les Juifs en ont été créateurs et acteurs, de manière très importante. Et pour cela, ils ont payé plus que le prix fort. Inutile d’insister.

Voilà comment je ressens les choses. Trop subjectivement sans doute. Mais après tout, nous avons tous nos mythes fondateurs.

Un mot encore, ou plutôt une crainte. Les Juifs jouent-ils encore en Europe (et aux USA, à certains égards, et pour le problème posé ici, appendice de l’Europe), ce rôle de ferment ? Entre l’intégration totale et le communautarisme dans la diaspora, entre cette autre forme d’intégration et de normalisation qu’est Israël, que reste-t-il du cosmopolitisme juif ? Que reste-t-il du regard critique, de l’attitude distanciée, de la non-acceptation de l’ordre des choses ? Je ne sais pas. De cette lutte historique feutrée entre ceux qui pensaient que pour faire disparaître l’antisémitisme, il fallait changer le monde, et les sionistes qui pensaient qu’il fallait changer les Juifs dans un État à soi, où en est-on ? Peut-être les Juifs participent-ils de cette unidimensionnalité occidentale en tant que majorité en Israël, que minorité ailleurs ? Peut-être le rôle historique des Juifs est-il terminé ? Ce ne sont certes pas les nouveaux conflits qui se profilent à l’horizon qui permettent de penser que le rêve juif (un monde de justice) progresse. Alors voilà ? Est-ce la fin d’un cycle ? Juif en Europe maintenant est-ce une citoyenneté « banale » avec d’un côté une mémoire spécifique et douloureuse, et de l’autre le souci d’Israël ?

PS. Je suis bien consciente de n’avoir donné que le point de vue ashkenaze, européenne depuis… presque toujours. Il ne s’agit, bien entendu, pas d’un oubli. J’aimerais beaucoup connaître sur l’Europe, le point de vue de ceux dont la mémoire est plutôt liée à l’Orient, et qui sont la majorité des juifs en France, au moins.

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