Depuis que l’Émancipation leur a permis de devenir citoyens dans les divers pays où ils résidaient, les Juifs n’ont cessé de s’engager politiquement, œuvrant directement pour la cause de leur propre libération quand celle-ci s’avérait nécessaire (sionisme, ou bundisme), ou luttant pour la libération d’autres groupes, souvent perçue comme condition de leur propre libération.
Ces engagements politiques marquent une rupture avec la position traditionnelle qui fut celle du judaïsme religieux pendant deux millénaires, c’est-à-dire à partir de l’époque où le peuple juif perd son indépendance, et subordonne son destin à la venue du Messie. D’où l’expression traditionnelle : « ne précipitez pas la venue du Messie par vos actions, et priez pour la paix de l’État où vous vivez » Cet engagement politique nouveau, surtout lorsqu’il est situé « à gauche », est souvent perçu comme ayant des racines bibliques liées à l’exigence de justice de l’éthique prophétique. Il est aussi ressenti comme le résultat de l’expérience historique de minoritaires. Expérience lourde d’exclusion et de souffrances, que les Juifs ont vécue pendant leur longue existence diasporique, d’où la polarisation des attitudes juives dans deux directions opposées :
L’une, que l’on trouve souvent chez les adhérents actifs du sionisme, défini comme le mouvement de libération du peuple juif, pourrait être entendue comme l’expression de la certitude de ne pouvoir compter ni sur l’aide, ni sur la sympathie des autres. L’antisémitisme étant perçu comme un phénomène général, et sinon éternel, du moins installé dans la longue durée. D’où la nécessité de se libérer soi même.
L’autre attitude, inverse de la précédente, et qui fut celle d’un grand nombre de Juifs engagés dans le mouvement communiste, les mouvements révolutionnaires, et plus généralement dans les luttes de libération : Révolution russe, Guerre d’Espagne, partirait du sentiment que, trop faibles, livrés à leurs seules forces, les Juifs ne pourraient se libérer qu’en aidant d’autres opprimés à se libérer.
Leur internationalisme était réel, mais on peut quand même imaginer les motivations, pas toujours conscientes, qu’un groupe minoritaire, fondait dans l’espérance communiste. Ainsi que l’écrit Vassili Grossman dans le portrait qu’il fait d’un révolutionnaire juif dans Tout passe : « Peut-être la chaîne séculaire des humiliations, la nostalgie de la captivité de Babylone, l’opprobre du ghetto et l’instauration de zones de résidence obligatoire ont-ils provoqué cette insatiable soif de justice, forgé l’âme incandescente du bolchevik Léon Mekler ».
Plus proches de nous dans le temps, un certain nombre de Juifs, mus par un enracinement dans une mémoire historique récente, notamment la mémoire de la Shoah, se sont engagés dans la lutte pour les droits civiques des Noirs américains, les mouvements de décolonisation, ou encore dans la lutte contre l’apartheid qui s’exerçait contre les Noirs en Afrique du Sud ; ce fut aussi souvent le cas de ceux qui s’engagèrent pour la reconnaissance des droits nationaux du peuple palestinien et Éditorial Engagés Izio Rosenman
S’il est vrai que la mémoire historique des souffrances agit en nous, consciemment ou inconsciemment et a poussé des générations entières à s’élever contre l’injustice et l’inégalité dont elles étaient les témoins, on peut se demander si ce type d’attitude politique peut résister au cours de l’histoire, et aux changements de générations. Cela est d’autant plus vrai que l’on sait que les Juifs depuis qu’ils sont intégrés dans les pays où ils vivent, ont vécu un processus d’ascension sociale, et même d’embourgeoisement. Dans un pays comme les États-Unis, où vit la plus grande communauté juive de diaspora, la solidarité qui unissait les Juifs et les Noirs s’est progressivement muée en hostilité sous les effets combinés de l’embourgeoisement des Juifs, et des conflits sociaux qui en ont résulté. La montée du nationalisme et du racisme anti-blanc chez certains Noirs militants, qui désormais se définissent plutôt comme Afro-Américains, se double d’antisémitisme, même si des intellectuels Noirs américains, comme Cornell West, essaient de résister à la vague raciste et antisémite de Nation of Islam de Louis Farrakhan, et continuent à agir en commun avec des groupes ou des personnalités juives pour sauver la tradition du combat commun.
Par-delà les engagements politiques à proprement parler, la mémoire collective des Juifs issue de leur très longue histoire de minoritaires, les a peut-être rendus plus sensibles au sort des autres minorités, et pour certains, au moins, a développé une conscience éthique aiguë, liée à la résonance du précepte énoncé par la Torah : « Respecte l’Étranger car vous avez été Étrangers en Égypte ».
Dans le conflit israélo-palestinien, on peut penser que l’engagement de groupes israéliens comme Shalom Ach’shav ou Btse’lem, pour la paix et le respect des droits de l’homme, même s’il résulte d’une vision politique réaliste, n’est pas étranger à cette tradition.
Nous n’entrerons pas ici dans une polémique concernant la nature profonde de ces engagements, nous ne nous demanderons pas s’ils étaient juifs ou s’ils étaient ceux de Juifs. Par contre les interrogations qu’ils suscitent peuvent nous faire réfléchir sur les évolutions des sociétés et des groupes.
Il est vrai que les engagements politiques que nous faisons revivre dans ce numéro de Plurielles furent souvent ceux de Juifs marginaux par rapport à leurs communautés. Mais ce fut aussi le cas pour d’autres groupes humains, car ceux qui s’engagent sont souvent en rupture avec leur groupe et donc en situation de minoritaires. En tout cas nous sommes conscients de ce que l’évocation de ces engagements politiques de Juifs dans le monde moderne vient nuancer un jugement peu équitable selon lequel les Juifs auraient été, même dans les temps modernes un groupe passif sur la scène politique. Les figures évoquées illustrent plutôt, à leur manière, cette remarque de Hannah Arendt : “Ceux qui réellement firent beaucoup pour la dignité spirituelle de leur peuple, qui furent assez grands pour transcender les liens de la nationalité et pour tisser les fils de leur génie juif dans la texture de la vie européenne, ont été vite expédiés et n’ont reçu qu’une reconnaissance de pure forme”.
Nous avons voulu ici leur rendre justice.