1. Les Juifs dans la Pologne du début du XIXe siècle

Le vingtième siècle a vu des antagonismes nombreux et profonds entre les Juifs de Pologne et les Polonais, si bien qu’il est difficile d’imaginer une quelconque solidarité entre les deux peuples. Pourtant, celle-ci fut réelle quelque cent ans plus tôt. L’histoire est riche de témoignages, généralement méconnus, d’un patriotisme actif des Juifs en faveur d’une Pologne à faire renaître ; patriotisme qu’illustre notamment le nombre de combattants juifs tombés pour cette cause, ou le nombre de déportés en Sibérie. Déjà, lors de l’insurrection nationale de Tadeusz Kosciuszko au moment des partages de la Pologne à la fin du XVIIIe siècle, un régiment juif avait été commandé par Berek Joselewicz1 personnage emblématique du patriotisme polonais chez les Juifs. Le même esprit se retrouve dans la littérature polonaise classique ; ainsi chaque écolier polonais connaît dans l’œuvre maîtresse de Adam Mickiewicz, Messire Thadée, la figure de Yankel, « brave Juif qui aimait la Pologne tout comme un Polonais ».

Ce patriotisme n’allait pas de soi. Les Juifs de Pologne, s’ils avaient été reçus favorablement par les rois de Pologne au début de leur installation dans ce pays, amorcée quelque huit siècles plus tôt, avaient depuis lors subi des discriminations et des avanies similaires à celles qu’ils affrontaient ailleurs en Europe — sans toutefois qu’il y eût en Pologne au Moyen Age des massacres de masse, comme ce fut le cas en Occident. Quant aux effroyables pogroms de Khmelnitski, ils furent plutôt l’œuvre des Ukrainiens révoltés, qui tuaient également leurs maîtres polonais. Cependant, il reste que l’antisémitisme religieux était actif, et la discrimination forte. Les Juifs dans la Pologne des partages avaient des raisons de ne pas se sentir frères et égaux des Polonais, car ils étaient en butte à l’hostilité des paysans, pour qui le Juif était l’intermédiaire entre lui et le noble, son exploiteur. S’y ajoutait le mépris de la noblesse et l’inimitié du clergé. Si, tout au long du XIXe siècle, les Juifs des différents pays d’Europe luttèrent pour leur émancipation, inspirés par l’exemple de la Révolution Française, dans l’empire du tsar, dont relevait la Pologne qui nous occupe (car c’est dans cette partie que se produisirent principalement les soulèvements nationaux polonais), cette émancipation tardait singulièrement.

En ce début du dix-neuvième siècle, les Juifs dans les territoires de l’ancien royaume de Pologne représentaient une force. Leur nombre était important ; s’ils ne constituaient pas encore, comme en 1939, dix pour cent de la population globale, ils n’en étaient pas loin2. De plus, leur rôle dans la vie économique allait sans cesse croissant : traditionnellement marchands, intermédiaires et banquiers, ils devenaient entrepreneurs et capitalistes avec l’industrialisation du pays. Les avoir avec soi n’était pas un atout négligeable dans la lutte que se livraient le pouvoir central tsariste et les patriotes polonais.

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, tant que dura leur indépendance, les Polonais ne s’étaient guère hâtés d’émanciper les Juifs. Mais au moment des partages du pays et du péril national, poussés aussi par l’exemple de la Révolution française3, ils avaient effectivement proclamé l’égalité des droits pour tous. Cependant, cette proclamation resta lettre morte avec la défaite de Tadeusz Kosciuszko et la disparition de la Pologne indépendante en 1795. Quelques années plus tard, dans le Grand-duché de Varsovie, créé par Napoléon au début du dix-neuvième siècle, il y eut une remise en cause de l’émancipation des Juifs, qui furent victimes d’une série de décrets qui suspendirent leurs droits civils, les imposèrent de façon discriminatoire, les expulsèrent du centre-ville à Varsovie et dans d’autres cités, etc. Ces mesures, persistèrent un demi-siècle durant et retardèrent sensiblement l’intégration des Juifs dans la société polonaise de la partie du territoire échue à la Russie au Congrès de Vienne en 1815. Les Juifs des parties prussienne et autrichienne de l’ancien Royaume eurent le sort des Juifs de ces pays. Les Juifs de la partie russe, de loin les plus nombreux, subirent la discrimination, maintenue et aggravée par la politique tsariste.

En apparence donc, les Juifs polonais avaient quelque mérite à être patriotes. Et cependant il y avait une logique certaine dans leur attachement à la cause de la rébellion polonaise. Le tsarisme était vu comme l’oppresseur de l’un comme de l’autre peuple, alors que les comploteurs polonais, souvent sincèrement démocrates et en tout cas soucieux de s’attacher des alliés aussi importants, promettaient l’égalité complète à leurs compatriotes juifs. Si le tsarisme symbolisait l’immobilité oppressive, la clandestinité était porteuse de progrès social. Plus tard, à partir des années 80, les Juifs de « toutes les Russies » se lanceront dans le combat révolutionnaire, puisque la révolution devait libérer le peuple juif, mais quelques décennies plus tôt ils avaient penché souvent en faveur du nationalisme polonais.

Certes, cette fièvre patriotique n’avait pas saisi l’ensemble des masses juives. Brimé tantôt par les occupants russes, tantôt par ses voisins polonais, le Juif ordinaire préférait se tenir à l’écart des querelles dans lesquelles il ne se sentait pas directement impliqué, et où il y avait pour lui surtout des coups à prendre. Et certains tenaient pour le parti russe, souvent pour des raisons économiques. Il ne convient pas de les en blâmer : le jeu était si complexe que les Polonais eux-mêmes n’avaient jamais réussi à se soulever de manière unanime. Tantôt la noblesse se dressait pour libérer le pays, et les paysans, que cette noblesse exploitait, se tenaient à l’écart, quand ils n’aidaient pas les cosaques à donner la chasse aux « messieurs », tantôt les magnats polonais appuyaient le tsar, dont l’armée était le gage de la tranquillité dans leurs immenses domaines d’Ukraine, tantôt enfin l’industrie naissante craignait de se couper de l’immense marché moscovite. Aux tensions patriotiques se superposaient ainsi des luttes économiques ; les séquelles féodales des campagnes polonaises, où le servage était toujours en vigueur, se confrontaient à la révolution industrielle des villes.

Les Russes avaient conscience de l’importance d’avoir la minorité juive avec eux et des voix s’élevaient dans les sphères dirigeantes de l’Empire pour proposer l’émancipation des Juifs en Pologne, afin de les détacher de la cause polonaise. « Diviser pour régner » trouvait là une nouvelle application. Mais une telle démarche semblait difficile, compte tenu de l’ensemble de la politique impériale. Comment octroyer l’égalité aux Juifs de Pologne, sans la donner aussi à ceux du reste de l’Empire ? Cela risquait de singulariser cette Pologne que les tsars voulaient au contraire fondre dans l’anonymat. L’accorder à tous les Juifs ? C’était se heurter à l’hostilité de l’opinion russe. Si bien que les occupants russes ne décidèrent qu’à des mesures de peu d’efficacité réelle4 précipitant ainsi les Juifs dans la recherche d’autres voies d’émancipation.

2. L’insurrection de janvier 1863

Il est impossible d’embrasser dans un article de longueur raisonnable l’ensemble de l’apport juif aux différentes étapes de la lutte polonaise pour l’indépendance. Un cas exemplaire est celui de l’insurrection de 1863, dite « Insurrection de Janvier », probablement la plus importante. De nombreux documents illustrent la part prise par les Juifs dans cet événement.

2.1. La période pré-insurrectionnelle

Si l’insurrection éclata effectivement à Varsovie et en province le 22 janvier 1863, une longue période de troubles sanglants précéda le soulèvement proprement dit. En février 1861, des manifestations de rues en faveur de l’indépendance entraînèrent la mort de cinq manifestants sous les balles de la troupe ; leur enterrement donna lieu à des démonstrations patriotiques avec une importante participation juive. Notamment plusieurs rabbins de Varsovie, dont le grand rabbin Ber Meisels5 participèrent aux cortèges et aux cérémonies.

Les « événements » d’avril 1861 constituèrent un grand moment de la solidarité judéo-polonaise. Le 8, une foule compacte d’habitants de Varsovie se porta vers le Palais royal en une manifestation pacifique réclamant l’indépendance. Les troupes qui gardaient le parvis de cette manifestation firent feu, mais le cortège ne recula pas, et d’autres salves suivirent, tuant au total une centaine de manifestants. En tête du cortège, un prêtre polonais brandissait, en signe de ralliement, une grande croix6. La première salve le faucha ; mais la croix ne tomba pas — elle fut reprise et brandie par un jeune Juif, Michal Lande, qui fut aussitôt tué par la salve suivante. La foule, déchaînée, refusa de se disperser, et il fallut de nombreuses charges de cosaques pour rétablir l’ordre. Cet incident dramatique fit beaucoup pour rapprocher les deux communautés ; le frère du tué, Shoël Lande, sillonna la province polonaise et lituanienne dans des manifestations de solidarité anti-russe. Et, en effet, dans plusieurs régions polonaises la population juive fut sensible à de tels appels. Voici, par exemple, un tract clandestin traduit de l’hébreu :

(Kamieniec Podolski, janvier 1862)

Ecoutez, Fils d’Israël ! Ecoutez, et vous vous en trouverez bien !

Soyez forts, unissez vos cœurs avec les habitants de la Pologne — vous ferez le bien ! Et sachez, Fils d’Israël — que l’Eternel vous bénisse ! — que chacun de nous doit travailler de toutes ses forces pour le bien du pays où l’a amené l’errance. C’est pourquoi chacun de nous doit, dans la mesure de ses forces, prendre soin de garder l’alliance avec nos frères chrétiens, habitants de la Pologne, et les aider par tous nos efforts. N’ayez souci du grand labeur qui nous attend, car il ne nous appartiendra pas de l’achever, comme le disent nos sages. Chaque Juif doit rigoureusement et sérieusement suivre un chemin de justice et de bien, ne pas courir par les places et par les rues, ne pas y causer des alarmes et des tumultes, mais faire tout ce qu’il peut et ne rien épargner dans son assistance à nos concitoyens. L’espoir d’un bien pour l’ensemble d’Israël ne réside que dans l’amour et dans l’amitié.

Jour premier du mois de Shevat de l’an 5622.

A la suite des événements sanglants du début de 1861, les églises — seuls lieux où l’on pouvait se réunir sans autorisation préalable — retentirent de chants patriotiques ; de nombreux jeunes Juifs se mirent à cette occasion à fréquenter ces églises, à s’habiller à la mode traditionnelle polonaise (car l’opposition à l’occupant s’exprimait jusque dans les vêtements), à chanter en polonais dans les synagogues. La police finit par faire irruption dans plusieurs églises pour se saisir des « meneurs » ; les prêtres crièrent alors à la profanation et, en signe de protestation, fermèrent leurs églises. Et certaines synagogues de la ville furent aussi fermées par solidarité, au grand dam des autorités. Voici un extrait d’un rapport de police à ce sujet :

Varsovie, 31.1/7 2. 1862.

La fermeture des synagogues simultanément avec les églises fut une manifestation des Juifs en faveur de l’agitation polonaise. Les Polonais, ayant besoin des Juifs, leur tendirent une main fraternelle, et ceux-ci, jusque là rejetés et méprisés, la saisirent afin de bénéficier des droits de fraternité et sortir de leur exclusion […] Après la proclamation de l’état d’exception, rien hormis leur désir de montrer leur solidarité avec les Polonais ne les obligeait à fermer les deux synagogues principales de la ville, car leur justification qu’en cas d’ouverture on y chanterait des hymnes séditieux n’a aucun fondement.7 Cependant, si les entrées principales des synagogues étaient fermées, les portes latérales restèrent ouvertes, si bien que les synagogues étaient à la fois fermées et ouvertes…

On voudrait sourire à l’évocation des petites ruses des responsables juifs de Varsovie, mais les autorités russes, elles, ne plaisantaient pas. Les rabbins et prédicateurs Meisels, Kramsztyk et Jastrov furent emprisonnés dans la citadelle de Bobrouïsk, puis le premier, venu en son temps de Cracovie (zone autrichienne) sur l’invitation des fidèles de Varsovie, fut expulsé vers l’Autriche8, et le second, venu de la partie occidentale de la Pologne — vers la Prusse. Il est vrai que l’épisode des synagogues fermées ne fut que la goutte d’eau fatale — tout au long de l’année 1861 ces rabbins-patriotes montrèrent un attachement actif à la cause polonaise, prononçant des discours patriotiques et écrivant des messages d’encouragement aux communautés de province. Voici, pour illustrer cet effort de propagande, un extrait d’un prône prononcé par le rabbin Kramsztyk dans la synagogue de la rue Nalewki :

La Pologne a érigé à l’Éternel un temple digne, portant la devise : tous les fils d’une même terre sont frères, et comme tels doivent jouir de mêmes droits et goûter au même bonheur… A présent notre Mère-patrie nous reconnaît pour ses enfants légitimes, à présent nos frères polonais nous serrent sur leur cœur fraternel et partagent avec nous tout l’héritage qu’ils possèdent, nous font don de leur tendresse et de leur amour […] Voici le temple érigé par la Pologne en l’honneur du Seigneur Sebaoth9 et dans ce temple nous devons désormais, de concert avec nos frères nouvellement acquis, élever des prières pour notre mère bien-aimée, pour notre Patrie…

Tout cela valut au rabbin un an de cachot.

Les actes patriotiques de ces rabbins de Varsovie furent largement connus et la propagande polonaise clandestine les utilisa à bon escient. Voici une lettre adressée aux rabbins Meizels et Jastrow, après leur expulsion de la zone russe, par les élèves-officiers polonais de l’école militaire de Cuneo, en Italie. On admire à la fois le style, si caractéristique du romantisme patriotique polonais, et le souci de retenir les représentants de la communauté juive de la tentation de pactiser éventuellement avec les Russes, qui précisément à cette période déployaient des efforts de séduction à l’égard des Juifs polonais :

Paris, le 1.4.1862

Honorables Compatriotes,

Votre noble sacrifice pour la grande œuvre de la fraternité des deux peuples, que le joug moscovite en Pologne veut séparer, a déjà donné des fruits qui constituent un des fondements de notre société et de notre vie nationale. Vos mérites, bien connus dans le pays, n’ont pas encore pu être appréciés à leur juste valeur ; seul l’avenir leur donnera la sanction des siècles et les éclairera d’une lumière convenable.

Le gouvernement nous emprisonna, voulut par la souffrance et par l’exil annihiler vos efforts de prêtres et de patriotes, mais la couronne d’épines par laquelle l’ennemi voulut abaisser vos exploits est au contraire l’ornement glorieux de vos vertus citoyennes ; elle sanctifie vos grands projets et en hâte la réalisation.

La jeunesse polonaise qui dans notre pays avait été le témoin de vos actions, chassée par les derniers événements vers une terre étrangère, vous envoie de Paris, de Cuneo et d’autres lieux une proclamation de réelle compassion et d’hommage.

Daignez accueillir ces paroles d’un cœur sincère !

Luttant sous le même drapeau pour la liberté, nous dressant avec vous, la main dans la main, au premier rang, nous épaulerons toujours par l’acte et par la parole votre effort, car nous savons que vous n’attachez aucune valeur à des tractations avec le perfide ennemi, parce que vous croyez et la force intérieure d’un peuple qui doit seulement s’unir et prendre conscience de lui-même pour se libérer.

Bénissez, hommes de bien, nos travaux déjà entrepris pour la cause sacrée de notre Patrie, suppliez Dieu qu’il nous envoie sa faveur et son souffle !

Honneur et fraternité !

“La voix de Paris et de Gênes”, n° 4, p. 15

Pendant ce temps, la préparation d’une insurrection armée battait son plein. Cette préparation impliquait l’achat d’armes, de poudre, de plomb… La majeure partie de ces fournitures arrivaient en contrebande de l’étranger, soit des zones autrichienne et prussienne, soit surtout d’Europe occidentale, où les patriotes polonais expatriés à la suite de l’insurrection précédente, en 183010, constituaient un groupe très agissant. Les armes arrivaient sans les bateaux qui accostaient aux ports de la Baltique, comme Dantzig et Riga, généralement pour y changer le blé polonais ou pour apporter du coton à l’industrie textile en plein développement. Ensuite, la contrebande les faisait passer de Prusse en Pologne russe ; cette contrebande était pour une grande partie entre les mains de Juifs. Un épisode pittoresque, qui expose et la participation juive dans le trafic des armes, et la vénalité des fonctionnaires du tsar, est rapportée dans ce rapport d’un chef de détachement de sécurité intérieure à son chef de bataillon :

Shaulis, le 2. 11. 1862.

Une affaire importante éclata à Riga la semaine dernière. Un Juif du village de Jagorie porta plusieurs ballots aux chemins de fer, pour être transportés vers la ville de Dünabourg. La direction des Douanes, prise d’un doute, fit ouvrir les ballots, dans lesquels on découvrit 350 et jusqu’à 700 kilogrammes de poudre. Les Juifs ont fui, mais sur l’ordre du Gouverneur Général de Riga ils furent retrouvés et arrêtés. On les ouvrit avec eux le Gouverneur Général envoya alors son adjudant vers l’inspecteur de police local, à Shaulis. Ce dernier fit traîner un peu les choses tout en avertissant Jagorie, si bien que les Juifs purent évacuer la poudre sur un chariot. Combien et vers où, on ignore. Ce que j’ai l’honneur de rapporter respectueusement à Votre Excellence.

On pourrait citer des dizaines d’affaires de ce genre. Les Juifs fournirent aux insurgés des armes, des uniformes, des chevaux… Dans la plupart des cas (mais pas toujours), il s’agissait d’affaires commerciales, cependant le risque encouru, dont on verra qu’il était plus grave pour les Juifs que pour les Polonais accusés des mêmes actes, permet d’affirmer qu’il y entrait aussi un élément patriotique. Les circuits commerciaux juifs, officiels et surtout clandestins (la multiplication des frontières dans la région, les droits de douane élevés et la disparité des prix d’une région à une autre avaient contribué à créer depuis longtemps des cheminements occultes de marchandises), servirent beaucoup la cause insurgée.

2.2. L’insurrection en Pologne russe

L’insurrection proprement dite éclata le 22 janvier 1863, en premier lieu pour éviter l’enrôlement forcé dans l’armée du tsar de la jeunesse polonaise. En effet, le gouvernement russe, conscient de la gravité des menées clandestines en Pologne, avait décidé de désamorcer ces velléités en incorporant dans son armée tous les bataillants dans le Caucase contre les peuples montagnards, quelque 10 000 jeunes recrues polonaises, choisies parmi les suspects.

A partir de cette date, la Pologne tenta d’échapper par les armes à l’emprise russe ; si dans la capitale la garnison du tsar était restée bloquée dans la Citadelle qui dominait Varsovie, la province était sillonnée par des détachements rebelles qui se heurtaient aux gamisons russes d’abord, aux armées envoyées pour les mater ensuite. Un Gouvernement National provisoire avait été proclamé. La résistance armée tint contre Varsovie pendant quinze ; il émit en province, ce qui gênait son efficacité. La lutte, menée essentiellement comme une guérilla, dura quelque dix-huit mois. L’Europe occidentale, sur laquelle comptaient les insurgés, ne bougea pas ; la Prusse et l’Autriche se solidarisèrent avec l’empire tsariste. Les armes manquaient, les sabres des nobles et les faux des paysans se heurtaient aux canons d’une troupe sans cesse plus nombreuse. La direction de l’Insurrection se déchira. Le dernier « dictateur » clandestin de l’Insurrection, Romuald Trauggit, fut arrêté et pendu en août 1864 à Varsovie. Ce fut pratiquement la fin de la résistance armée en Pologne.

— Les relations entre les Juifs et les Polonais durant l’Insurrection sont illustrées par quelques documents significatifs.

Appel du maire de Varsovie, J. Szacki, aux Juifs, en juillet 1863 :

Citoyens polonais de confession mosaïque ! Moi, le maire de la ville (roch haïr) je m’adresse à vous. Je sais votre amour pour la Pologne, pour votre patrie. J’ai de nombreuses preuves de ce que vous n’épargnez ni privations ni peines, que vous faites preuve de tant de cœur vis-à-vis de tous les bien faits lorsqu’il faut les sacrifier pour la patrie. Vos fils versent leur sang avec les nôtres sur le champ de bataille communecar, vous le savez, le Moscovite ne fait nulle distinction de religion dans sa volonté de détruire tous les droits et de tuer la liberté. Vous avez livré les ustensiles d’or et d’argent de vos temples pour acheter des armes. Vous avez de grands mérites pour la cause polonaise. Je vous en remercie au nom de la patrie, dont vous serez des citoyens libres, à égalité avec tous les autres quant aux dignités et quant aux offices, dans l’armée et dans l’Etat. Vos prêtres seront respectés comme les nôtres, il n’y aura nulle différence entre le chrétien et le Juif.

Il y a cependant parmi vous des gens indignes, qui trahissent notre cause sacrée et servent d’espions à l’ennemi. Je ne vous rends pas responsables des crimes de certains parmi les vôtres, mais je vous impose le devoir de veiller sur ces indignes et de les dénoncer au Gouvernement National. Cinq personnes de votre communauté ont reçu aujourd’hui de notre tribunal une condamnation à mort. Cette sentence sera prochainement exécutée. Le Gouvernement National ordonne que, lors de cette exécution, on ne dise pas pour les condamnés les prières rituelles des défunts, qu’on ne dise pas le kadish, cette prière que, selon la légende, des anges avaient apportée du ciel, et que les enfants disent pour le salut de leurs parents. De même, le Gouvernement National interdit aux familles des condamnés de déchirer leur vêture en signe de deuil, comme l’ordonnent vos règles. Que les traîtres à la patrie soient maudits par-delà la tombe ! Il sera interdit d’allumer des cierges pour leurs âmes, ni de poser des pierres sur leur tombe. Qui contreviendra à cet ordre sera sévèrement puni. Les chefs des communautés auront la responsabilité de veiller à la stricte exécution de cet ordre.

Ce document montre la grande complexité des relations entre les deux communautés, et le désir des Polonais de ne pas s’aliéner les Juifs de Varsovie, malgré les “buvards”. La proclamation de l’amitié mutuelle est encore plus visible dans cet autre extrait de la presse clandestine :

Varsovie, le 10 novembre 1863

Le Gouvernement National veut aplanir tous les obstacles dans la marche de la nation sur le chemin du progrès, et c’est ainsi pour la forme qu’il a apposé sur le drapeau de l’insurrection ces termes qui nous sont chers : Indépendance, Liberté, Egalité.

Juifs. C’est une démarche authentiquement progressiste, politique et, avant tout patriotique qu’accomplit le Comité Central en donnant aux fidèles de l’Ancien Testament l’égalité de droits de citoyen avec tous les autres.

Repoussés par les hommes parmi lesquels ils vivent depuis tant d’années, les Juifs, désireux d’acquérir une position sociale, ne trouvaient qu’un seul moyen, un seul levier, pour s’élever au-dessus de l’humiliation morale.

Ce levier, c’était l’argent, pour lequel ils luttaient, et notre mépris, ils le payaient de leur haine. Tristes étaient nos relations, plus tristes encore pour les deux parties leurs conséquences.

Mais depuis le moment où la poitrine juive désarmée s’est dressée à côté de la poitrine polonaise pour servir de cible aux balles et aux baïonnettes moscovites, quand le sang juif a marqué le pavé des villes polonaises avec notre sang, les sentiments hostiles du passé se sont évanouis, et l’ombre de l’ancienne inimitié réciproque ne subsiste pas dans nos mémoires. Suivons la noble idée, suivons l’ordre du Gouvernement National, tendons une main fraternelle aux Juifs qui ont donné ce jour des preuves véridiques de leur patriotisme, donnons-leur des preuves de véritable bienveillance. Alors, le paysan et le Juif deviendront dignes du nom de Polonais, et Dieu nous donnera un bel avenir.

Wolnosc (la Liberté), n° 3 du 10 nov. 1863.

Malgré ces assurances d’amour réciproque, la méfiance persistait souvent entre les deux communautés. Les Juifs furent accusés régulièrement d’espionnage au bénéfice de l’occupant — comme dans le texte de J. Szacki cité ci-dessus — et de nombreux rapports, tant des commandants des détachements de partisans que des autorités russes, signalent des pendaisons “d’espions juifs” par les insurgés. Ces ambiguïtés (inévitables dans la situation d’extrême complexité où se trouvait le pays, ce dont attestent les exemples de collaboration avec l’occupant d’autres catégories de population), freinèrent sans doute le patriotisme juif, et il arriva que la population d’un shtetl, apprenant la formation dans les environs d’un détachement d’insurgés, s’enferme craignant que les jeunes patriotes ne commencent leur guerre en s’en prenant aux Juifs…

Les insurgés, qui ne parvinrent jamais à constituer une véritable armée, mais plutôt des détachements isolés, comptaient au total quelques dizaines de milliers d’hommes. Parmi eux, quelques centaines étaient des Juifs ; certains, comme Rachmal Borensztejn, commandèrent même des détachements. Plusieurs parmi ceux-ci tombèrent au combat, ou furent exécutés ou envoyés en Sibérie. On doit remarquer que les Russes les traitèrent souvent avec plus de sévérité que leurs compatriotes polonais. Voici, par exemple, un rapport des autorités russes concernant la répression de l’insurrection dans la région de Prouzany, en Lituanie :

Vilno, décembre 1864.

Dans la nuit du 12 au 13 août 1863, une bande d’insurgés attaqua le village de Shereshevo, de la région de Prouzany et, après avoir commis des assassinats et allumé un incendie, disparut. L’instruction prouva que cette bande avait reçu durant deux semaines de l’approvisionnement auprès des habitants du hameau Peniajki ; alors afin de faire un exemple pour les autres hameaux, les autorités donnèrent l’ordre de brûler Peniajki et de déporter sa population, qui se compose de six familles : trois nobles11 et trois juives. Les premières doivent être envoyées dans les gouvernorats éloignés du pays, les secondes — en Sibérie.

2.3 L’insurrection dans les autres parties de la Pologne

La zone d’occupation prussienne n’a guère pu agir en faveur de l’Insurrection, hormis une intense contrebande d’armes. L’insurrection poznanienne, qui avait éclaté mais avait été vigoureusement réprimée au printemps de 1846, avait brisé bien des âmes dans cette région.

Dans les régions de Pologne échues aux Autrichiens, l’Insurrection a pratiquement avorté, surtout dans les zones à prédominance ukrainienne. Cependant, au cœur de la “Petite Pologne”, et surtout dans Cracovie, l’ancienne capitale, l’agitation des esprits était forte — parmi les Polonais. Quant aux Juifs, ils étaient apparemment plus hésitants, comme on peut l’imaginer en lisant l’appel suivant :

Appel du maire de Cracovie à la population juive pour les besoins de l’Insurrection

Cracovie, le 14 février 1864.

Le Gouvernement National a proclamé clairement, dès le début de l’Insurrection, l’égalité des droits des israélites à l’égard de toutes les lois et libertés, leur imposant en même temps l’exécution à l’égal des autres de leurs obligations envers notre patrie commune.

Nos frères de religion mosaïque qui vivent sous l’oppression moscovite ont répondu glorieusement à cet appel du Gouvernement National, en livrant à des milliers de leurs fils de notre Mère Pologne. Nous avons compté sur les champs de gloire plusieurs de nos vaillants coréligionnaires. Et ceux qui ne sont pas en état de verser leur sang pour la liberté, contribuent par leurs biens à la libération du pays du joug qui l’oppresse.

Devant ces faits glorieux et réjouissants, plus grande encore est ma douleur quand j’apprends par les rapports qui me parviennent de toute part qu’au cœur même de la Pologne, dans Cracovie, savantique capitale, les citoyens de confession mosaïque, qui naquirent et grandirent sur cette terre, qui se nourrissent de son pain, refusent pourtant, avec de rares exceptions, au profit de l’autel des besoins nationaux, mais qu’ils sont par une honteuse indifférence ou par la malveillance.

J’appelle donc à vos cœurs et à vos consciences, frères israélites, et je vous prévions de ne pas m’obliger par de tels comportements à des mesures plus sévères, applicables aux citoyens de mauvaise volonté. C’est mon dernier avertissement. La continuation de votre indifférence, le refus de payer le Sacrifice National, amèneront infailliblement l’ordre aux citoyens de religion chrétienne de rompre toutes les relations commerciales avec vous, et l’interdiction de tout achat dans les quartiers de Kazimierz et de Stradom12

2.4. Hors de Pologne

Des pages particulièrement méconnues, et fort instructives, ont été écrites hors de Pologne, en émigration. Nous l’avons vu, les Polonais y étaient nombreux, et comme leur départ du pays à cette époque était dû essentiellement à des raisons politiques, leur conscience nationale était exacerbée. Dans l’émigration, les Juifs originaires de Pologne partis pour chercher meilleure fortune ailleurs dans le monde étaient alors moins nombreux que ce qu’ils seraient vers la fin du dix-neuvième siècle, quand la dégradation de l’antisémitisme grandissant et la dégradation de la situation économique dans l’empire tsariste les inciteront à émigrer massivement. Mais ils constituaient déjà des noyaux importants, non seulement aux Etats-Unis mais aussi en France, en Angleterre et même en Australie. Partout, ils furent sollicités par leurs compatriotes polonais, comme en témoigne la lettre suivante :

Appel de soldats polonais réfugiés à Melbourne aux Juifs polonais en Australie

Melbourne, février 1864.

Nous faisons appel à vous, enfants d’Israël, dans ce moment décisif. La cause de votre pays natal est en danger ; fils d’Israël vous êtes aussi fils de la Pologne. Lorsque, il y a des siècles, vous aviez été chassés de votre patrie et dispersés, errants, par toute la terre, vos ancêtres ont trouvé un refuge en Pologne. Aujourd’hui, sur cette terre où reposent les ossements de vos pères, dans ces villes et le long de ces ruisseaux où chacune vous a vu naître ou bien la lumière du jour, se déroule le combat pour la liberté — un effort héroïque de plus pour rejeter le cruel joug étranger, pour élever les Polonais, le devoir de ceux qui sont nés sur la terre polonaise, qui n’ont pas oublié leur combat passive avec celle-ci, qui n’en sont pas exilés.

En Hongrie Kosuth, appelant le peuple aux armes, a dit : “Celui qui dans l’heure présente oublie son pays n’est pas un être humain, mais un chien — que les femmes crachent sur lui !” Nous, ici en Australie, ne sommes pas en mesure de combattre aux côtés de nos frères, nous ne pouvons exposer nos poitrines aux canons moscovites ni nous lancer dans le corps à corps, mais nous devons aider ceux qui le font. La cause pour laquelle ils combattent est notre cause, nous les exilés des pays lointains ! Dans notre pays bien-aimé sont restés nos pères, nos mères, nos frères et nos sœurs.

Nous pouvons les aider de bien des manières, il appartient à chacun de choisir la sienne. Les combattants ont besoin d’armes, les blessés ont besoin de soins. Nous pouvons aider les malades dans les hôpitaux et les bien-portants sur le champ de bataille. Que les Polonais de toutes les confessions fassent leur devoir.

Frères israélites ! Vous formez la majorité de la souche polonaise en Australie, vous êtes nombreux et puissants. En cet instant décisif, inscrivez le nom d’Israël dans la lutte pour la résurrection de votre pays natal. Ce ne sera pas là une inscription sur du sable, la mémoire du peuple servira de plaque, or le peuple n’oublie pas comme peuvent oublier les individus. Avancez-vous, soyons amis parmi les peuples ! N’oubliez pas Epstein, Meisels13 et tant d’autres hommes illustres. N’oubliez pas vos proches dans les conseils patriotiques et dans les rangs des combattants, qui sont aussi bons Polonais que bons Hébreux. C’est un privilège que de pouvoir aider notre patrie qui souffre de la cruauté du tyran ; et c’est un devoir que personne ne doit fuir.

Au nom d’anciens soldats polonais

S. Rakowski

L’effort des Polonais pour se concilier les Juifs et leurs organisations en dehors de la Pologne, dans l’espoir de gagner via leur appui tant pour la lutte dans le pays-même que pour obtenir l’intervention des pays occidentaux en faveur de l’indépendance polonaise, peut se lire dans cette lettre rédigée en français et datée du 15 mars 1862 (donc, avant le déclenchement de l’Insurrection proprement dite, mais après les événements sanglants de 1862 et les manifestations de solidarité judéo-polonaises qui s’en suivirent). Elle fut adressée par le Comité Polonais à Paris aux “Archives Israélites” de Paris, organe rattaché à l’Alliance Israélite Universelle, récemment créée :

Depuis vingt ans, les Archives Israélites réclament justice pour ma compatriotes de la religion de Moïse. Ces efforts n’ont pas été stériles ; ils ont contribué à la réconciliation de toutes les croyances, réconciliation dont nous sommes fiers et heureux. Fiers, parce que cette fraternité rappelle un glorieux souvenir de notre histoire. C’est la Pologne qui a offert l’hospitalité à la race israélite alors que l’Europe tout entière la persécutait et l’expulsait. Nous en sommes heureux, parce que cette réconciliation met un terme à nos divisions, qui faisaient la force de nos ennemis. Aussi, c’est avec joie que nous avons appris la mort de l’illustre fondateur de la feuille qui a rendu un service signalé à notre pays. Au nom de nos compatriotes, nous vous adressons l’expression de notre condoléance et nous vous prions d’accepter une modique offrande destinée à l’érection d’un monument que l’estime et la reconnaissance vous rendront élever à la mémoire de votre vénérable père.

Agréez, Monsieur, etc.

Les membres du Comité Polonais à Paris

Comte Lechodowski, J. Janowski, J. Czynski, L. Zienkewicz, E. Korabiewicz, A. Chrystowski.

Bien entendu, il y eut de nombreux échanges et des manifestations communes dans des lieux où la concentration de Polonais et de Juifs originaires de Pologne était la plus grande, les Juifs polonais participèrent à des réunions publiques et à des collectes. On peut citer l’appel lancé en juillet 1863 à New-York par le “Comité des Juifs Polonais habitant les Etats Unis d’Amérique du Nord” (… Considérez, et n’oubliez pas, que la majeure partie des Polonais de ce pays est de notre confession et dans les avantages que la Pologne tirerait de son indépendance serviraient à plusieurs points de vue la gloire et les droits, longtemps négligés, des israélites. Il faut déplorer l’oubli rapide par nos coreligionnaires expatriés de la tyrannie qui touche non seulement tous les Polonais, mais les israélites particulièrement…) et le meeting tenu le 19 juillet 1863 dans la salle du Cooper Institute, lors duquel un comité d’aide à la Pologne insurgée fut créé. De manière analogue, une grande réunion publique fut tenue à Londres, au St. Martin’s Hall, en mars 1865, avec notamment un émouvant discours d’un lieutenant juif de l’armée insurgée et désormais vaincue. Il ne s’agissait plus alors de porter assistance aux combattants, mais plutôt d’aider la nouvelle vague de fuyards qui s’échappant du pays reconquis par les armées du tsar, dans l’espoir de reprendre plus tard la lutte. En réalité, l’insurrection de 1863 fut la dernière grande tentative polonaise de reconquérir l’indépendance par les armes. Ensuite, l’empire tsariste fut trop pesante pour permettre de telles initiatives. Le pays devra attendre les bouleversements de la Première Guerre mondiale et la nouvelle carte de l’Europe, redessinée lors du Congrès de Versailles.

En guise de conclusion

Dans toutes les luttes patriotiques polonaises, depuis les partages de la Pologne et jusqu’au dernier tiers du dix-neuvième siècle, les Juifs furent présents et présents activement, à une échelle dont on ne se doute généralement pas aujourd’hui. Pourquoi cette méconnaissance ? Probablement parce que ces informations dérangent en vérité les deux parties, car pour les deux la vision de “l’autre” s’est dramatiquement simplifiée et figée depuis quelques décennies. Ces pages n’ont pas l’ambition de modifier les opinions acquises et ancrées, mais simplement d’informer le lecteur sur ce qui a été ; et s’il en est surpris, sa lecture n’aura pas été inutile.

Oui, des Juifs ont participé aux côtés des Polonais aux combats pour la renaissance nationale. Il est vrai que ces combattants ne représentaient qu’une faible fraction de la population juive de Pologne. Il est vrai aussi que la majorité se tenait à l’écart, jugeant que ce n’était pas là son affaire — généralement la population traditionnelle et religieuse, qui vivait une vie séparée. Mais les Juifs de l’Emancipation, ceux qui cherchaient leur avenir dans une plus grande ouverture sur le monde extérieur, furent nombreux à considérer que cet avenir était indissociable de celui du peuple polonais et de la solidarité de celui-ci avec le peuple polonais et de la solidarité entre les deux groupes était une condition nécessaire d’un épanouissement juif en Pologne, d’autant plus que la proportion des Juifs dans la population globale allait en s’accroissant.

Le chemin ne fut pas facile, et ne porta pas les fruits espérés. La profonde transformation de la société polonaise durant le XIXe siècle, avec le passage d’une structure quasi-féodale à une structure plus moderne du fait de l’industrialisation du pays, l’aggravation des conflits sociaux qui s’ensuivit et aussi l’appauvrissement général dû aux crises successives, puis la politique du gouvernement polonais entre les deux guerres s’employant à détourner vers les Juifs le mécontentement populaire — tout ceci a abouti au contraire à un profond différend entre les deux peuples, avec une intensification des rancœurs et des haines mutuelles, etcave la violence croissante dont on connaît le paroxysme atteint à partir des années trente du vingtième siècle. Ainsi, comment ne pas rappeler que, lorsque à la fin de la Première Guerre mondiale la Pologne renaissait, une armée polonaise de quelque 50 000 hommes fut formée en France sous la direction du général Haller et transférée en Pologne pour se battre contre les bolchéviks. Elle commença cette campagne par quelques pogroms retentissants dans les villes juives de la Galicie, et poursuivit ce genre d’exploits tout au long de sa marche jusqu’à Kiev en 1920. Qu’on était loin de cette fraternité entrevue un siècle plus tôt, et de ses espérances.

Cela explique probablement le fait que lors du dernier tiers du XIXe siècle et jusqu’à la moitié du XXe, une grande partie des Juifs qui s’engagèrent dans la lutte pour un avenir meilleur le firent dans les rangs des organisations révolutionnaires (partis communistes, Bund…) pour ceux qui croyaient que les Juifs pouvaient espérer être heureux en Diaspora, ou bien dans les partis sionistes de diverses tendances pour ceux qui envisageaient le futur autrement.

Même durant la Deuxième Guerre mondiale, quand les deux peuples eurent à affronter en Pologne un même et terrible ennemi, l’union des efforts ne se fit que de façon sporadique (par exemple, lors des semaines que dura le siège de Varsovie par l’armée allemande en septembre 1939), ou fragmentaire. Il n’y eut guère que les combattants du ghetto de Varsovie qui, lors de leur combat désespéré au printemps de 1943, déployèrent la devise “Pour votre liberté et pour la nôtre”, celle-là même que les Polonais avaient glorieusement portée aux quatre coins du monde durant toute la période de la captivité de leur pays…



  1. Plus tard, lors des guerres napoléoniennes, il commanda un détachement de cavalerie polonaise et fut tué au combat en 1809. Lors de la même Insurrection de 1794, un détachement juif de 400 soldats défendit avec acharnement le faubourg de Praga contre l’armée russe de Souvorov, et fut pratiquement entièrement exterminé, colonel en tête.↩︎

  2. En 1809, dans le Grand-duché de Varsovie créé par Napoléon, ils représentaient 7 % de la population globale, et 28 % des citadins. Selon les calculs de l’époque, les Juifs de Pologne représentaient alors 20 % de la population juive du monde.↩︎

  3. Après un premier partage de la Pologne, en 1772, un soursaut patriotique eut lieu en 1791 : les Polonais promirent une constitution qui notamment rendait la royauté héréditaire et donnait aux citoyens une égalité des droits. Cependant, dès l’année suivante, les opposants à cette réforme firent appel à la Russie, qui vint la conclusion de partage du pays (en 1793), ce qui à son tour provoqua l’insurrection nationale de T. Kosciuszko, et une nouvelle affirmation des aspirations démocratiques. Mais cette révolte fut écrasée par les Russes, et ce qui restait du “Royaume de Pologne” fut annexé par le tsar.↩︎

  4. Cette « concurrence » entre Russes et Polonais pour se gagner la minorité juive a été illustrée par les mesures prises durant la période précédant l’insurrection de 1863. En juin 1862, au moment où les troubles et l’agitation anti-russe « amplifiaient » à Varsovie, avec une participation active des Juifs, le représentant du Tsar, Aleksander Wielopolski, afficha un oukase publiant tous les Juifs de Pologne l’égalité des droits. Il explicita l’objectif de cette mesure en disant au rabbin Meizels : « Désormais les Juifs n’ont plus de raison de se mêler de certaines affaires… ». De leur côté, les Polonais prirent des contre-mesures, et le Gouvernement National proclamé par les insurgés publia un manifeste adressé aux Juifs, leur promettant formellement l’égalité, dès l’obtention de l’indépendance nationale.↩︎

  5. Ber Meizels fut plus tard considéré comme un modèle de patriote polonais chez les Juifs. Un portrait accroché dans le bureau de Adam Czerniaków, président du “Judenrat” de Varsovie entre 1939 et 1942, qui se considérait lui-même comme patriote polonais.↩︎

  6. Croix catholique, bien entendu, symbole de l’opposition à l’orthodoxie russe…↩︎

  7. Les rabbins avaient averti par prudence les autorités russes de cette fermeture, sous le prétexte cité.↩︎

  8. Il fut plus tard nommé rabbin à Amsterdam.↩︎

  9. Autrement dit : de Dieu (N.D.T.)↩︎

  10. Appelée plus tard « la Grande émigration », car elle compta le plus d’exilés (quelque 10 000 en France), dont des personnages célèbres, comme Mickiewicz, qui longtemps tint une chaire au Collège de France. Elle fut précédée et suivie par beaucoup d’autres vagues d’émigrants, qui prirent part aux luttes dans le monde entier et pour d’autres causes que celle de la Pologne. Notamment, les exilés de la fin du XVIIIe siècle prirent une part active à la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis, les Hongrois insurgés contre les Habsburg en 1848 furent aidés activement par des Polonais et même dirigés par Joseph Bem, un général polonais issu de l’insurrection polonaise qui avait éclaté sans succès dans la zone prussienne deux ans plus tôt. De même, les troupes de la Commune qui défendirent Paris contre les Versaillais furent commandées notamment par des généraux polonais expatriés après l’insurrection de 1863 (Dabrowski, Wroblewski, Okolowicz), etc.↩︎

  11. Il s’agit de petits nobles appauvris et retournés à l’état de paysans, qui travaillaient eux-mêmes leur terre ; phénomène assez fréquent des confins orientaux de la Pologne. Par ailleurs, parmi les ouvriers de l’industrie polonaise en plein développement on comptait des prolétaires issus d’une noblesse appauvrie, phénomène pratiquement inconnu dans l’Europe de l’Ouest.↩︎

  12. Kazimierz et Stradom étaient les quartiers de Cracovie habités par les Juifs (ndt).↩︎

  13. Il s’agit des « canonistes », ces garçons de 12 ans qu’on enlevait de force aux familles dans les diverses minorités nationales de l’empire tsariste pour en faire des enfants de troupe et, par ce biais, les russifier.↩︎

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