Harry dans tous ses états
Ou Woody Allen dans ses quatre dimensions
Harry est un auteur à succès, auquel son inspiration très autobiographique pose quelques sérieux problèmes. Ses personnages, puisés dans son entourage et façonnés en kaléidoscope, au fil des histoires, entraînent le romancier dans un conflit généralisé. Car ses amis et les membres de sa famille se reconnaissant dans tel ou tel personnage ou événement, viennent tour à tour lui reprocher férocement les coups de griffes qu’il ose ainsi porter publiquement à leur intimité, à leur image.
Woody Allen, interprète, scénariste et metteur en scène du film traite avec maestria des dilemmes de l’auteur face à sa création. Mêlant très subtilement - mais avec confusion parfois - réalité et imaginaire, il entraîne avec lui le spectateur dans sa recherche désespérée d’identité, dans son univers qu’il décrit en quatre dimensions: l’imaginaire le fantasme, le rêve et la réalité. C’est sans doute dans cette dernière dimension qu’il a le plus de mal à vivre, bien entendu ; préférant les échappées que la création artistique lui permet, telle la puissante représentation et le flou de son propre personnage dans les romans de Harry (interprété ici par Robin Williams).
Sautant d’un monde à l’autre, Woody Allen dépeint en noir ce personnage, Harry, comme un homme blessé ; un amant rattrapé par l’âge et en proie à l’enfer dantesque du démon de la jeunesse ; mari médiocre selon ses épouses successives ; un éternel patient de psychanalystes multiples et omniprésents. Un père, enfin, vécu sur le mode de la frustration, ses relations avec son fils étant de plus en plus chaotiques grâce à la mère de l’enfant qui, multipliant incidents et procédures, conteste bien entendu ses aptitudes à être un père digne.
Le passage de l’un à l’autre de ces divers univers très enchevêtrés lui donne l’occasion de régler des conflits, une fois de plus, avec ses vieux démons qui constituent le petit monde obsessionnel et devenu désormais familier à son public. Depuis les malentendus avec la famille : une mère (juive à souhait), un père à qui il a (enfin) pardonné, une sœur qui reprend avec force le flambeau de la religion de ses parents (une étonnante Demi Moore). En passant par la religion précisément - dont il reconnaît être très imprégné mais dont il dénonce les dérives superstitieuses faisant affirmer par Harry qu’elle sépare les hommes plus qu’elle ne les relie. Et pour finir sur la fragilité humaine implacablement dépendant de son univers mental.
Voici un film dont on a pu dire qu’il est à l’image de son humour, irrésistiblement noir. Il reste à coup sûr l’un des plus émouvants et des plus profonds Woody Allen. À ne pas manquer !•
Gustave Doré, La Bible : Job et ses amis