Aux origines du conflit israélo-arabe : morale politique et droits historiques

Je vais être, je m’en excuse, moins d’actualité, mais je pense que dans le cadre de la Fédération Internationale des Juifs Humanistes et Laïques, il est peut-être approprié aussi de parler de morale politique.

Je pense que ce qui différencie les forces de la paix des forces de la guerre en Israël, c’est l’acceptation pour les premières que la morale politique a une historicité, alors que pour les secondes, la morale politique est statique et éternelle. Je m’explique, d’abord sur la morale : Avoir des esclaves au temps d’Alexandre le Grand, au temps du premier ou du second temple, n’était pas perçu comme contraire à la morale ; lapider une femme infidèle n’était pas perçu comme contraire à la morale. Il va falloir plus de mille ans pour que l’on commence à percevoir l’autre comme son égal, donc avec les mêmes droits. Sur le plan de la morale politique, d’une manière un peu plus schématique, vous avez d’abord les droits religieux, puis les droits dynastiques, période pendant laquelle des pays passent sous la domination d’un autre État à la suite du mariage d’une princesse héritière avec le roi d’un autre État, ce sont les revendications dynastiques qui ont été à la base de la guerre de cent ans entre la France et l’Angleterre. Plus tard, lorsque les peuples commencent timidement à faire entendre leur voix dans le monde politique des États, au cours de la période 17ème-19ème siècles, les droits dynastiques font place aux droits historiques des nations.

Ce n’est qu’en 1945, les droits historiques font place au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Dans le cadre de ces droits historiques, au 19ème siècle et dans la première partie du 20ème siècle, les États vont souvent chercher à incorporer à l’intérieur de leurs frontières nationales ces territoires dont leur nation a été, à une époque passée, dépossédée ; pensons à l’Alsace, longtemps revendiquée par la France et l’Allemagne, pensons à la

Savoie, récemment encore revendiquée par l’Italie.

Ce n’est qu’en 1945, après les premières tentatives de Wilson en 1917, que les droits historiques font place au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est à dire que ce ne sont plus les droits religieux, dynastiques ou historiques qui sont pris en compte, mais la volonté d’un peuple, sur un territoire, d’assumer son destin dans le respect des autres peuples qui l’entourent. Les mouvements nationaux juifs et arabes sont nés dans la seconde partie du 19ème siècle, dans le cadre du réveil de la nationalité au temps où la morale politique était encore les droits historiques.

En 1947, quand l’ONU partage la Palestine en deux États, elle le fait sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : il y a deux peuples en Palestine alors, donc on crée deux États par le partage de la Palestine. Cela se fait sur les mêmes bases que l’ONU a utilisé pour créer le Pakistan, la partie de l’Inde musulmane qui ne voulait pas être soumise aux hindous, majoritaire dans le reste du pays. Lorsque l’on examine la légitimité des revendications des Juifs et de Arabes sur la Palestine, on doit donc le faire sur la base des droits historiques, qui était la morale politique au moment où ces deux mouvements nationaux se sont développés, et sur la base du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la nouvelle norme de la morale politique après la deuxième guerre mondiale.

Regardons rapidement les droits historiques des Juifs : 1200 ans avant Jésus Christ, des tribus se rassemblent autour d’une idéologie monothéiste. Elle est révolutionnaire car la conception de l’organisation de la société à l’époque était celle d’un Dieu, d’un roi, d’un pays, alors que chez les hébreux cela va être un Dieu, un peuple, un pays. Pendant plus de 1500 ans, les hébreux vont, sous une forme ou une autre, mener une existence nationale, dans le pays qu’on appelle Eretz Israël, il faut rappeler qu’ils avaient conquis le pays de Canaan et qu’ils avaient absorbé dans le peuple hébreux, le peuple cananéen ; ils leur avaient imposé leur idéologie et avaient pris la culture cananéenne qui était supérieure à la culture hébraïque à l’époque. A partir du 5ème siècle, il n’y a plus de vie nationale en Palestine, l’invasion arabe dans le début du 7ème siècle annonce le déclin des communautés juives en Palestine, qui avec les Samaritains étaient encore majoritaires au moment de l’arrivée des Arabes. Pendant 1400 ans, il n’y aura plus de communauté nationale juive en Palestine.

Regardons les droits historiques des Arabes : autour d’une idéologie révolutionnaire, le monothéisme, Mahomet rassemble les tribus païennes et va en faire une nation, le début de la nation arabe est très similaire au début de la nation juive. En l’espace de 10 ans, entre 634 et 644 de notre ère, la partie africaine et proche-orient de l’Empire chrétien de Byzance est conquise, ainsi que l’Empire Perse. Les Arabes vont prendre toutes ces régions, toutes ces régions qui étaient formées de chrétiens, de zoroastriens et de fortes minorités juives. Une dynastie arabe s’installe à Damas et gouverne tous ces peuples, dont la Palestine où d’ailleurs les princes de la maison Califale se construisent des palais. Pour ne pas perdre leur identité dans cette immense empire où la civilisation byzantine et la civilisation perse étaient supérieures à la civilisation arabe de l’époque. Les Arabes ont formé une société d’Apartheid. Ce serait la première grande société d’Apartheid, nous ne devons pas la juger avec notre morale, nous pouvons même penser que c’était à l’époque où il y avait l’esclavage. Pour imposer leur religion, leur foi, ils ont agi d’une manière plus sage que les Espagnols au 16ème siècle, qui ont massacré une partie des populations d’Amérique du Sud pour imposer leur religion. Mais tous ceux qui ne sont pas musulmans vivent sous un statut très restrictif : dans une société essentiellement paysanne, ils perdent la propriété de leur terre, sinon le droit de la travailler. Mais ils peuvent devenir musulmans, être adoptés par des tribus arabes et recevoir ainsi tous les privilèges des maîtres de ces immenses territoires. C’est donc différent de l’Apartheid en Afrique du Sud où on ne pouvait pas changer de peau. Mais très vite, trop de non-musulmans adoptent l’Islam et les Arabes ne veulent plus partager leurs privilèges avec les nouveaux convertis et ils décident que les nouveaux convertis n’auront pas les mêmes privilèges qu’eux. En 750, c’est à dire un siècle après la prise du pouvoir par la nation arabe dans toutes ces régions, les nouveaux convertis iraniens se révoltent, chassent la dynastie arabe du pouvoir, mettent un membre de la famille Mahomet comme Calife et prennent le pouvoir en main, le centre de l’empire passe de Damas à Bagdad. Ils imposent un empire musulmans où les Arabes, très minoritaires, sont chassés du pouvoir, de l’armée, et perdront même, avec le temps, une partie des pâturages pour leurs troupeaux. En fait, c’est un empire de culture et de civilisation arabe, une synthèse originale des civilisations arabes byzantines, perses et indiennes, mais où les habitants ne sont pas arabes mais musulmans. Au 11ème siècle, avec l’arrivée des tribus turques au Moyen-Orient, les dernières tribus arabes sont chassées de leurs terres. Pendant plus de 800 ans, à part en Arabie, bien que vivant dans une civilisation arabe, non seulement la nation arabe, le peuple arabe, a disparu, mais aussi l’identité arabe. On est musulman arabophone de l’empire ottoman, mais on ne se considère pas Arabe.

Si les Juifs peuvent revenir en Palestine pour construire une communauté nationale dans le cadre de la morale politique de l’époque, celle des droits historiques, c’est qu’ils n’ont pas en face d’eux une nation constituée, et il faut être conscient de cela. Il viennent dans des territoires de l’empire ottoman, où vivent des populations musulmanes, où ne vivent pas des palestiniens ou des arabes, mais des populations musulmanes arabophones.

Weizmann disait en 1925 au 14ème congrès sioniste : « La Palestine doit être construite sans violer les intérêts légitimes des Arabes ».

Il faut dire que les Juifs, quand ils arrivent dans les années 1880, ont été précédés par des slaves musulmans, l’empire ottoman perdant des territoires par rapport à la Russie et à l’Autriche, les populations musulmanes de ces territoires sont transportés en Syrie, au Liban, et dans l’actuelle Palestine, sans d’ailleurs que les populations musulmanes ne protestent, car ces populations se considèrent essentiellement musulmanes. Parce progressistes pour l’époque, mouvement socialiste ou libéral, les Juifs, quand ils viennent en Palestine au 19ème siècle, s’installent dans des territoires où l’essentiel de la population arabe ne vit pas, c’est à dire dans les plaines le long de la Méditerranée et à l’Ouest de la Galilée. Ils ne vont pas aller dans leurs lieux historiques, Hébron, Naplouse, Jéricho, car ce sont des régions où vit l’essentiel des populations arabes. Les populations musulmanes arabophones vont commencer à prendre conscience de leur identité dans la deuxième partie du 19ème siècle et spécialement après 1908, quand des officiers turcs prennent le pouvoir à Istanbul, dans l’empire ottoman, et veulent turquifier l’empire, c’est à dire faire du turc la langue nationale. A ce moment-là, les populations arabophones se réveillent. Et lorsque l’Angleterre abat l’empire ottoman, les populations arabophones vont se choisir et se réveiller arabes. En 1917 et 1945, on va avoir deux peuples en Palestine, deux jeunes mouvements nationaux, les Arabes et les Juifs, qui luttent pour retrouver leurs droits nationaux dans le cadre des droits historiques. Mais la conscience du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes fait son chemin. Les Juifs vont très vite comprendre qu’il ne peut pas y avoir un État pour les Juifs sans le partage et vont faire le nécessaire pour que par leur implantation soit dessinée la carte future du partage de la Palestine. Regardez ce que disait Weizmann en 1925 au 14ème congrès sioniste : « La Palestine doit être construite sans violer les intérêts légitimes des Arabes, pas un cheveu de leur tête ne doit être touché, le congrès sioniste ne doit pas se contenter de formules platoniques, il doit prendre conscience que la Palestine n’est pas la Rhodésie et que 600.000 Arabes vivent dans ce pays et, dans la conception de ce qu’est la justice dans le monde, ont le même droit à leur foyer que nous avons à notre foyer national. Aussi longtemps que cette pensée n’a pas pénétré dans notre peau et dans notre sang, vous chercherez toujours des narcotiques artificiels, mais vous verrez le futur dans une fausse perspective. Par contre les Arabes vont agir comme s’il y avait toujours eu un empire arabe et refuser la réalité de la présence d’un autre peuple qui a aussi des attaches historiques avec la Palestine ».

Begin et les siens refusent la modernité du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Lorsque les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes sont appliqués à la Palestine en 1947, la droite israélienne, l’Irgoun, menée par Begin, refuse l’État juif car ce serait légitimer l’État arabe sur l’autre partie de la Palestine. En fait, Begin et les siens refusent la modernité du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et veulent implanter des droits religieux qui n’ont plus cours et une conception des droits historiques, sans aucun respect des mêmes droits de l’autre, les Arabes. Pendant 40 ans, les Arabes s’accrocheront à des droits qui n’ont plus cours dans la morale politique actuelle et refuseront de reconnaître que l’autre a aussi des droits. Quand finalement la rationalité va triompher chez les Arabes en Palestine qui, grâce à Arafat, ont intégré leur identité de palestinien, ce sont les israéliens qui vont abandonner cette rationalité et garder au pouvoir les enfants de Begin, pendant 4 ans (Shamir), et dernièrement vont élire Netanyahou et son parti.

Nous avons aujourd’hui en Israël un gouvernement dont la vision est celle du 19ème siècle, un gouvernement sont les hommes, et Netanyahou en premier, n’ont pas compris que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans le respect du droit des autres peuples est la réponse de notre civilisation aux terribles tragédies de notre siècle. Ce n’est pas pour l’amour d’Eretz Israël, ce n’est pas pour l’amour du peuple juif que Netanyahou refuse aussi ces droits aux palestiniens. C’est simplement par la haine de l’autre, donc de son semblable, donc aussi par la haine du peuple juif dans ce qu’il doit être à l’aurore du 21ème siècle. •

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