« Moscou » : impressions de Voyage
par Sylvia Ostrowetsky
Que me restera-t-il de ce séjour de huit jours à Saint-Pétersbourg et Moscou, villes qui semblent à elles seules résumer toute L’Histoire de la Russie ? Qu’est-ce qui m’a poussé à mettre les pieds dans un pays dont tout le monde se plaît à dire qu’il est non seulement devenu dangereux mais défait.
Un Congrès, celui des Juifs laïcs qui avaient décidé de se rencontrer là où l’idée même de judaïté a fait peut-être le plus problème. La délégation russe qui a organisé la rencontre a sans doute dû faire un effort dont on n’a pas idée pour nous recevoir dignement. Tout était surréaliste. Le choix des salles, affiché au dernier moment, la simple inscription du mot Juif dans la vieille université voisine de la place Rouge, la traduction simultanée en français et anglais qui interdisait que nous puissions entendre directement l’orateur même lorsqu’il parlait notre langue, les repas du « mag’do » local distribués par des soubrettes au bonnet rayé de rouge dans les salles hautes disposées autour de la statue non déboulonnée mais écornée à la pliure du pantalon de la jambe droite, de Lénine, la délégation américaine regroupée en deux associations dont l’une, la plus traditionnelle, est dirigée par un homme d’une cinquantaine d’années à la démarche allègre, à l’abord avenant dont le nom « Wine » est plus qu’un bouquet, un véritable « rabbin laïc » qui lors d’une première rencontre nous avait tous départagés selon des critères qui n’appartenaient qu’à lui. Premier contact fraternel où, d’emblée, l’essentiel s’était dit dans un désarroi et une innocence sans fards. Rien de plus étranger qu’une intellectuelle française et une riche américaine, femme au foyer de Détroit. Rien, sinon cette possibilité étrange, rassemblés dans la salle d’attente d’un hôtel somptueux, et malgré les difficultés de langue encore une fois, de tout dire : les amours, les goûts, les peurs et les joies. L’une, au bout de dix minutes, annonce à son petit groupe, qu’arrêtée en France, elle a été recueillie en Suisse, qu’elle vit seule aux Etats-Unis et n’a pas fait l’amour depuis quinze ans. Elle commence sa phrase en français, la poursuit en hébreu et la termine en américain, la bouche pompant une blonde qui supporte avec peine une cendre prête à tomber. L’autre se réjouit, la troisième soupire. Chacun s’interroge : tes parents viennent d’où. Qu’ont-ils fait durant la guerre ?
Nous sommes peut-être les seuls à pouvoir nous rencontrer sur une telle base. Venir d’ailleurs et suivre le fil de son existence à partir de cela. Nos noms sont à coucher dehors, nous le savons tant que cela est devenu notre carte de visite. Je suis de Pologne, je n’en connais pas un traître mot et n’y suis allée qu’en touriste mais mon nom signifie l’île : Moïse au milieu des eaux. Celui-là est l’homme aux fleurs, cet autre sert par filiation une messe dont il a appris le cérémonial dans les livres.
Les interventions successives qui, le premier jour, ne consistaient qu’en ovations d’existence et en embrassades émues, me firent l’impression de retrouvailles d’après la fin du monde.
Mon père, disait en hébreu le délégué israélien, incapable de prononcer la moindre phrase cohérente en russe, est né ici. Tous ou presque commencèrent ainsi par cette accroche affective. Tous firent de ce qui était bien souvent un premier voyage, le moment d’un retour. Nous portons tous, ou presque, les noms d’un territoire dont nous ne connaissons pas la langue ; venir ici c’était effectivement se trouver un peu soi-même. Nous avions le sentiment - les ashkénazes surtout - de puiser à une source à laquelle nous ne savions plus boire mais que nos visages aux pommettes hautes, le port de nos voix, laissait soupçonner malgré tout. Petits et maigres à la parole hachée. Gros joufflus au verbe haut. D’où venait, au delà de la diversité des langues, de la différence des conditions, et malgré cette contradiction flagrante qui consiste à faire allégeance à un socle religieux que l’on récuse, cette fraternité souterraine, ces gestes du bras, ces vieux hommes aux yeux rouges évoquant « Papa » et « Maman » et leur fuite éperdue à travers le monde ? Nous, les français, qui avons en commun d’appartenir à un peuple dont nous récusons les croyances au nom d’une laïcité républicaine embarrassée par ces rejétons d’une vigne trop sucrée. Lui, le petit juif à l’œil bleu de malice ; elle, la grosse juive aux doigts boudinés. La belle Sarah au corps de marbre. Le fils élancé du vendeur de harengs. Elle, au visage anxieux du souci de penser juste. Lui, qui se fout de ce qui se dit pourvu qu’on l’aime.
Rouges, car beau se dit rouge en russe, nous sommes rouges. Ouverts à toutes les déviances pourvu qu’elles ne fassent pas mal, à tous les élans pourvu qu’ils ne tuent pas. Anciens membres des brigades, anciens militants, anciens amoureux éconduits de la vie, anciens passionnés de justice, anciens ouvriers des arrières rues sombres des ateliers. Jeunes ou vieux, nous sommes tous des anciens. La vie nous a pris par mégarde et nous ne savons plus vieillir. Nos regards sont presque innocents ou d’un bonheur désespérant. Nos gestes sont maladroits ou d’une rapidité d’animal. Nos souvenirs ont la fraîcheur du « comme si c’était hier ». Nous aimons L’Histoire parce qu’elle nous a traversés de manière définitive. Sauvés parce que toujours perdus.
Comme j’ai aimé notre innocence, nos peurs, nos genoux gonflés, nos lèvres trop baissées, nos vêtements trop voyants, nos hésitations et nos prises de parole trop longues et sentencieuses. Ô mes amis aux prénoms étranges, Ô mes tendres aux hanches trop soufflées !
Voilà ce qui me reste de ce voyage impossible. Mais aussi ce regard perçant et offert à la fois de cette petite dame en noir nous remontant, menue, au milieu des gestes statufiés des bronzes du métro vers une banlieue tzariste et des champs de couleur. La Moskowa est à nos pieds, l’estrade de bois de l’église à bulbe s’offre à nos goûts fatigués. Les enfants chantent et dansent au quart de ton comme des moineaux oranges. Pierre le Grand et son ignoble petite moustache nous accueille dans son isba de cuivre et de bois peint au plafond trop bas. Le Métropolite étale ses sucreries luxueuses et le char du Bolchoï stoppe son élan face au soleil couchant. On s’enfonce dans les passages bourrés de monde en marche en se faufilant au milieu des voyous et des passants affables. On lève les yeux au ciel vers une lune qui fait la nique le soir aux oignons dorés. Le marbre noir et brun du mausolée de Lénine disparaît dans la pénombre tandis qu’un pauvre fou portant kalatchnikoff et revolver au canon allongé, se fait photographier comme s’il était au milieu de la forêt vierge par un touriste en peine de sensations fortes. La peinture sur les bois sculptés n’a pas le temps d’une ride. La Moskowa s’étire comme un splendide animal bordant la ville haute, comme si elle devait un jour lointain la rejoindre dans un avenir silencieux.
Silence. Silence, les vieilles femmes vendant de maigres vêtements en levant les mains en l’air comme si en les présentant aux passants affairés, elles capitulaient dans un non sens dont elles ne venaient pas à bout. Silence, les voyageurs du métro rentrant éreintés d’un déplacement uniquement utile. Une femme d’un certain âge entre dans le wagon. Une jeune fille lui laisse sa place assise et se place juste devant elle en s’accrochant aux tubes de nickel. La femme, une fois assise, lui prend son sac à commissions trop lourd et le pose sur ses genoux, en guise de remerciement. La jeune fille sourit et continue sa lecture. Au moment de quitter la rame, elle reprend son fardeau et s’en va sans un mot.
Je me dis qu’un peuple qui est encore capable de donner sa place, qui est encore capable de ces petits gestes d’échange et de solidarité, malgré son silence, malgré son désarroi, n’est pas mort. Les enfants des écoles qui visitent les musées de Saint Pétersbourg sont soignés, vêtus de couleur vive. Ils semblent plus heureux et sereins que nos adolescentes vêtues de noirs et de croquenots grunge. Malgré la faim, malgré la canaille, malgré les taxis qu’il ne faut prendre, dit-on, à aucun prix, malgré les règlements de compte au couteau dans les arrières cours, malgré cette pénurie des temps de guerre, la Russie existe.
S.O