Nous ne pouvons tout de même pas nous demander éternellement : « Qui est juif ? », comme s’il existait un modèle déposé, auquel on pourrait, on devrait toujours se référer, sans jamais y arriver tout à fait !
Interrogation caractéristique de minoritaire, du reste, qui, craignant sans cesse la noyade dans l’océan majoritaire, cherche à se cramponner à quelque roseau sur le rivage, qui le sauverait du courant ; sans voir que le majoritaire lui-même change sans cesse, avec moins d’angoisse il est vrai.
« Qui est Juif ? » « Qu’est-ce qu’un Juif ? »
Je voudrais aborder le problème autrement. Non seulement ce modèle unique n’existe plus, s’il a jamais existé, mais le changement est devenu nécessaire et inéquivable ; sans quoi le judaïsme traditionnel demeurera dans ce moyen-âge où il se trouve encore aujourd’hui. J’ai déjà proposé de renoncer à la question : « Qui est Juif ? » pour : « Qu’est-ce qu’un Juif ? » C’est-à-dire le Juif réel, vivant aujourd’hui.
Que devient, qu’est déjà devenu le Juif contemporain ? Comment l’aider à achever sa transformation ? Comment faire passer le judaïsme du moyen-âge à la modernité ? Pour cela, je formulerai trois propositions :
La première est qu’il nous faut prendre conscience de cette stagnation, et la dénoncer, où végètent la culture et les institutions spécifiquement juives.
La seconde est que nous devons les en sortir si nous ne voulons pas nous résigner à cette fossilisation, sinon à cette dégénérescence du judaïsme traditionnel.
La troisième est que nous le pouvons : nous entrevoyons assez clairement déjà quelles doivent être les réformes indispensables.
Ces trois propositions constitueraient une espèce de révolution copernicienne, qui peut effrayer certes, soulever le sentiment d’affronter des tabous redoutables, mais elles sont, me semble-t-il, les conditions obligées du passage enfin à la modernité, c’est à dire à une fécondité nouvelle du judaïsme.1
Que le judaïsme traditionnel végète dans un moyen-âge de l’esprit et des pratiques est une évidence indiscutable, s’il veut bien avoir le courage d’en convenir. Le nombre de traits de stagnation et d’obscurantisme, d’ailleurs communs avec d’autres groupes minoritaires ou dominés, est impressionnant. Il y a bien longtemps que la pensée dite spécifiquement juive, c’est à dire réduite à celle des rabbins, (car il ne faut pas confondre la pensée des Juifs en général et le judaïsme rabbinique, nous y reviendrons), tourne sur elle-même dans une attitude frileuse et stérile ; ridée comme un fruit blet, immangeable.
Ainsi la scolastique, rangée depuis longtemps par la pensée occidentale au rang des curiosités historiques, poursuit inlassablement son chemin chez les adeptes de la pensée rabbinique, comme si rien n’avait changé depuis la rédaction des Talmuds. D’où une exégèse obsessionnelle et purement rhétorique des
textes traditionnels. Alors que la plupart des théologiens chrétiens conviennent maintenant que ces textes ont une histoire, où il convient de les replacer si l’on veut les comprendre correctement, les rabbins s’obstinent à les considérer hors de toutes références historiques et comparatives. Cette réduction donne lieu à un véritable délire interprétatif, servi par une ingéniosité verbale dont on hésite à admirer la virtuosité ou à sourire. A la faveur de ces exercices de voltige langagière, des rapprochements astucieux de racines, ou même de tronçons de mots,
religieux espèrent maintenir ainsi leur O.p.a. sur le corps social juif. 2
Car, voici le plus grave : cette pensée ou pseudo-pensée est, par suite, totalisante, totalitaire et répressive. Elle l’a toujours été, elle l’est toujours : le toujours surprenant, grand-rabbin et traîne-sabre israélien, Goren ne vient-il pas de déclarer que le philosophe Leibowitch, (qui n’est pas de mes amitités intellectuelles mais dont on ne peut tout de même pas nier son souci du destin juif), qu’il était « anti-juif et anti-sioniste » ! 3 Même Maimonide, avant d’être consacré le plus grand penseur juif
Le mellah de Mogador : Mogador, construite au XVIIIe siècle, a très vite attiré les Juifs qui y ont formé une communauté importante.
. semblent confirmer inéluctablement la pensée traditionnelle, et prescrire impérativement quelque conduite. Car toute cette machine n’est ni gratuite ni innocente : elle poursuit le même dessein apologétique, comme toute scolastique. On n’y découvre jamais rien ; on alimente des croyances déjà établies, on confirme des conduites fixées depuis toujours, avec la garantie souveraine, réaffirmée une fois de plus, de la parole même de Dieu. Les
du moyen-âge, eut d’abord maille à partir avec les orthodoxes de son époque. Bien entendu on ne saurait citer sans horreur Baruch de Spinoza, excommunié parce qu’il fut partisan d’une exégèse rationnelle ; Freud ne serait en aucune manière un penseur juif, malgré ses notations angoissées sur l’antisémitisme et son étude, discutable mais magistrale, sur Moïse ; ni Einstein qui mourut sioniste et à qui on a proposé d’être le premier président du jeune état d’Israël :
il avait osé se livrer à quelques galipettes à propos de Dieu, au lieu de consacrer sa vie à l’exégèse, ayant probablement mieux à faire ; quant aux penseurs socialistes, et souvent sionistes, Moses Hess l’auteur visionnaire de Rome et Jérusalem, le subtil Ahad A’am ou Gordon le philosophe du travail juif ne méritent que des allusions dédaigneuses.
Bref, tout ce qui n’est pas eux, dans la ligne de la tradition telle qu’ils l’entendent, n’existe pas. Bien entendu une telle philosophie, traînarde et apeurée, ne peut subsister qu’en se fermant sur elle-même. En conséquence, quiconque se place en dehors d’elle est condamné à la mort symbolique, puisque le temps des excommunications institutionnelles est heureusement révolu : « ce n’est pas juif ! Cela ne fait pas partie de la pensée juive ! », et le pire, ce que la simple tolérance devrait interdire : « Ce n’est pas un Juif ! », accusation lancée il y a peu par le grand-rabbin de France contre l’un de nos jeunes et brillants écrivains ; un exégète n’a-t-il pas récemment déclaré : « la notion de tolérance n’existe pas en hébreu », puisqu’elle n’existe pas dans les Textes, elle ne saurait exister dans la conduite du Juif contemporain.
Il faut dénoncer ici un cercle très vicieux : les orthodoxes définissent le Juif à leur manière, abstraite et bornée, puis mesurent à cette toise quiconque se manifeste autrement. C’est le lit de Procuste : ils peuvent ainsi exclure de la communauté et de L’Histoire juive quiconque ne répond pas à leurs normes ; c’est bien le hérem qui continue : ces jongleurs de mots sont trop souvent aussi des fanatiques. 4
Le plus curieux de l’affaire est qu’une conception si scandaleuse, et si catastrophique pour ce qu’elle prétend sauver, ne soulève que des tièdes révoltés périodiques, sinon une molle complaisance. Nous ne voyons guère aujourd’hui l’équivalent du mouvement d’émancipation de la Haskala ; aucun Mendelsohn contempo-rain n’a pris une franche distance à l’égard des rabbins et des doctrines rabbiniques. Ce qui est bien le signe que l’émancipation de la pensée et de la culture juives sont loin d’être achevées. J’ai déjà montré, plus généralement à propos des groupes dominés ou devant des difficultés historiques excessives, comment ils s’accrochent à leurs traditions, érigées en un système de valeurs-refuges et d’institutions-de-défense. On en voit une nouvelle illustration dans ce qui se passe dans les pays d’Islam. Ce qui explique, sans le justifier, que les prétextes, pour que rien ne change, sont si nombreux :
Il y a ceux qui ne croient ni à Dieu ni au diable, mais pensent qu’il est tactiquement plus adroit de ménager les religieux. C’était le cas du grand Ben Gourion qui était parisien d’un statu-quo, au moins durant la construction de l’État juif. Position héritée par Simon Pérès, qui fut son collaborateur, et qui aurait déclaré récemment, que « la laïcité n’est pas conforme à la tradition juive ». Derrière le paravent culturel on apercoit les calculs électoraux et les motifs économiques : de nombreux dévots se trouvent parmi les donateurs. On peut se demander si le prix payé pour ces habiletés n’est pas exorbitant : Ben Gourion a dû laisser une large partie du système éducatif entre les mains du rabbinat ! lui concéder le maintien du statut personnel, c’est-à-dire la maîtrise de la vie privée même des incroyants ! On en a vu dernièrement encore les conséquences désastreuses sur la politique israélienne.
L’unanimisme est l’alibi de l’immobilisme, c’est-à-dire de la sauvegarde du plus réactionnaire.
Il y a ceux, sous-catégorie de la précédente, qui prônent le consensus parce que toute critique serait nocive à la communauté, qui doit rester soudée devant ses ennemis. Mais sur quelle base, ce consensus ? Pourquoi doit-il l’être sur un
alignement sur les positions les plus rétrogrades ? Pourquoi pas sur la base de la laïcité, aujourd’hui dénominateur commun à tous les Juifs ? (et d’ailleurs de tous les peuples). Quitte naturellement à ce que les croyants vivent leur foi et leurs pratiques à leur gré. L’unanimisme est l’alibi de l’immobilisme, c’est-à-dire de la sauvegarde du plus réactionnaire.
Il y a ceux qui professent une pensée parfaitement positive mais qui concèdent prudemment l’existence d’un « autre domaine », où la logique et le raisonnement seraient inopérants. Pourquoi donc ? Tout nous montre jusqu’ici que la pensée est une et que les lois de la nature sont valables partout. Pourquoi cette exception sinon par complaisance ? Quel praticien, un médecin par exemple, consentirait à raisonner dans l’intégralité de son domaine autrement que selon le bon sens et la claire logique ? Quel chimiste admettrait que la magie continuât à régir tel phénomène ?
Il y a ceux qui constatent, justement, que beaucoup de nos conduites sont dictées par la peur, plus ou moins inconsciente, de fronder quelque tabou ; ils en concluent qu’il vaut mieux ne pas heurter les gens par des analyses trop bouleversantes. C’est une attitude psychothérapeutique, légitime dans un cabinet de soins et devant un individu perturbé ; mais est-ce bien contribuer à la santé collective d’un peuple ? Et que devient le respect de la vérité ? Est-il sûr que ce soit la meilleure politique ?
Allons, il ne s’agit que de pièrtes alibis pour continuer à ne toucher à rien ! Faut-il donc se résigner, pour demeurer juif, à feindre de prendre pour argent comptant les fables cléricales, qui furent d’abord de simples fables écrites par de simples auteurs, avant d’êtres choisies et promues à la sacralisation par les prêtres ? Faut-il croire que la jolie légende du passage à pieds secs de la Mer Rouge est la relation d’un authentique miracle ?5 Faut-il continuer à se laisser emprisonner dans ce réseau serré de superstitions et de rites, souvent empruntés aux peuples environnants au cours d’une histoire si longue et si pleine d’aléas ?
Qu’on ne nous fasse pas ici le coup du respect et du danger du changement ! Certes, tout changement est coûteux ; les obstacles ne manquent pas sur le chemin de cette nécessaire évolution ; mais la stagnation coûte encore plus cher. Je ne citerai que deux exemples, mais éclatants :
Premier échec de la pensée rabbinique : interpréter si peu que ce soit la Shoah.
Le premier est l’échec, émouvant en un sens, de la pensée rabbinique à interpréter si peu que ce soit la Shoah, où elle n’a vu qu’un mystère de plus ; ce qui est la manière traditionnelle de suggérer une impuissance de l’explication. Il est vrai que certains laïques, éperdus devant l’immensité du désastre, raisonnent de la même manière, mais on peut se demander s’ils ne sont pas victimes eux-mêmes de l’influence rabbinique. Dans l’un et l’autre cas, cette stérilité a des conséquences désastreuses : on renonce à rechercher patiemment les causes réelles de l’oppression et du malheur Juif ; et le pire : s’empêchant de comprendre, on renonce à prévoir. Le rabbinat, on s’en souvient, avait déjà raté, pour les mêmes raisons, l’autre grand événement juif contemporain : le mouvement de libération nationale, le sionisme, et sa concrétisation dans l’État d’Israël. Avant d’essayer de le récupérer sous forme théologique ; en somme d’une théologie à l’autre : la première combattit le sionisme au nom de Dieu, la seconde le revendique au nom de Dieu.
Second échec de la pensée et de la pratique rabbinique : les mariages mixtes.
Le second échec de la pensée et de la pratique rabbinique concerne les mariages mixtes. Bien que l’exogamie ne
soit pas un phénomène particulier aux Juifs, il ne s’agit pas d’en nier les problèmes, individuels et collectifs, spécifiques aux Juifs. Mais, précisément, l’importance du débat qui s’impose aujourd’hui à la judaïcité rend particulièrement dérisoire, et dangereuse, l’attitude du rabbinat. Sans entrer dans le détail des statistiques selon les pays et les milieux sociaux, il n’est pas exagéré de dire que, grosso modo, la moitié des jeunes Juifs contemporains contractent un mariage mixte. Que dit le rabbinat ? Il se contente de condamner, se mettant une fois de plus hors de l’Histoire ; ce qui ne serait pas si grave si cette rigueur n’avait là encore des conséquences désastreuses. Refusant de reconnaître avec cruauté quelquefois les enfants des mariages mixtes, le rabbinat prive son peuple d’un apport considérable, alors qu’il en a tant besoin après l’énorme saignée de la dernière guerre. À la trappe les enfants de tant de Juifs russes, américains ou français !6 Les dévots reprochent fréquemment aux laïques un moindre souci du destin juif : qui donc en fait la meilleure gestion ? Ceux qui, s’accrochant désespérément à un système figé, rejettent tous ceux qui ne partagent plus les croyances traditionnelles ? Ou ceux qui, partisans de l’ouverture, souhaitent l’enrichissement du peuple par toutes ses forces vives ? S’il était permis de plaisanter en un domaine si grave, la solution rabbinique, toujours égale à elle-même, se résume en cette formule : « Tais-toi et prie ! »7
Le problème n’est plus si nous devons changer, mais comment nous changerons, comment nous pourrons contribuer à cette inéluctable évolution.
Heureusement là encore que les flots de l’Histoire balaient régulièrement les diktats cléricaux ! Que le peuple juif n’est déjà plus ce fossile, infirme devant son destin, surtout depuis l’émergence d’un État juif ! Le problème n’est plus si nous devons changer, mais comment nous changerons, comment nous pourrons contribuer à cette inéluctable évolution. Sans doute, il nous faudra d’abord refuser quelques chantages, en exorcisant quelques peurs ; puis présenter quelques suggestions positives.
Le premier de ce chantage, avec la peur qui en résulte, est le chantage émotionnel : « Vous voulez donc nous priver de notre héritage ! De nos rites ! ». Bien entendu, pas du tout. Personne n’a le droit de priver quiconque de ses jouissances émotionnelles, source de petits bonheurs et de poésie, le plus souvent d’origine infantile et parentales. Ce n’est pas le lieu de se demander quelle est la part de l’émotion dans les notions de racines ou d’identité : elle est énorme ; mais, sauf s’il est ici gravement naïf et si, pour autrui, un besoin ne se discute guère. Si vous avez envie de fêter rosh hachana, hanouka ou pessah, si vous voulez vous réjouir à pourim ou commémorer gravement tel tel souvenir funèbre, deuil privé ou public comme la Destruction du Temple, nul n’a le droit de vous demander des comptes. Tous les peuples, tous les groupes, y compris les minoritaires, ont des rites, c’est à dire en somme des manifestations et des habitudes communes. Mais les religieux exigent en outre qu’ils soient sacrés, c’est-à-dire anhistoriques, absolus et contraignants. Les Français fêtent collectivement le 14 juillet, mais si un Français s’y refuse il n’encourt ni exclusion ni blâme de sa communauté ; c’est que les Français, eux, ont dans l’ensemble quitté le moyen-âge. Il en est de même pour les symboles et les mythes. Bien entendu, si l’on se donne la peine de les interpréter, on peut y trouver quelques vérités sur leurs auteurs, individuels ou collectifs. Mais, précisément, il faut les interpréter, avec l’aide de toutes les disciplines historiques et langagières, et surtout pas les prendre au mot, ni y chercher quelque mystère transcendant. En tout état de cause, l’émotion ne doit pas se
transformor en glu, qui paralyse la liberté du jugement et de la conduite. Ces attachements émotionnels, on le constate tous les jours hélas, conduisent quelquefois aux pires errements politiques.
Le second chantage est celui de la menace de vide culturel ; il repose sur une conception étrique, et erronée de la culture : « Si vous rejetez la culture rabbinique, que restera-t-il ? ». Il restera…la culture juive ! Le judaïsme en devenir, la peuple juif, malgré les dénégations et les exclusions des orthodoxes. Bien entendu, là encore, comme pour les habitudes culturelles, il ne s’agit pas de refuser les acquis des sages rabbiniques, en matière de morale par exemple 8 ; mais le rabbinisme n’est évidemment plus, s’il l’a jamais été, la totalité du judaïsme, loin de là au contraire. Osons le dire : c’est dans ce qui est refusé par les traditionalistes que se trouve le plus fécond. Peut-on douter que Spinoza fut le plus grand philosophe juif de tous les
Ghetto de Vilna : La rue des boucheries, vue depuis la rue du Gaon de Vilna.
culture juive qui n’a jamais cessé de s’élaborer durant toute L’Histoire du temps ? Le plus grand historien juif des temps modernes, le plus novateur, fut un
laïque, Graëtz ; un autre historien laïque, Doubnov fit la théorie du nationalisme juif renaissant. Et cela continue ; il existe aujourd’hui bon nombre d’historiens juifs chez qui la théologie ne joue aucun rôle. Le prix Nobel de littérature, Isaac Bashévis Singer, qui a magistralement rendu compte de la vie des communautés juives d’Europe centrale, en a aussi, par delà ses nostalgies, dénoncé les superstitions et le mysticisme de bas étage. Albert Cohen, le plus notable des écrivains juifs de la Méditerranée, Edmond Jabès, le meilleur de nos poètes contemporains, furent des agnostiques. De même pour les plasticiens, Chagall ou Soutine. Sans compter tous ceux qui, sans faire ouvertement état de leur judéité, pourraient être considérés comme des artistes ou des penseurs juifs ; j’ai cité Freud, il faudrait également mentionner maints grands noms de la psychanalyse. Il faudrait enfin avoir de la culture une autre conception que celle des orthodoxes : une culture qui exprime la totalité de la condition juive et non les stricts enseignements de la tradition rabbinique. 9
Le troisième chantage enfin est celui qui accuse de trahison quiconque ne pense pas et n’agit pas, même partiellement, comme son groupe ; qui exige une solidarité automatique et aveugle. Quels ravages il provoque chez tout peuple minoritaire ou menacé ! Quelle lancinante culpabilité chez ses clercs, dont savent jouer habilement les orthodoxes ! Qui exigent la coïncidence entre l’appartenance au groupe et la stricte exclusive à leur conception des valeurs communes. Or, la création culturelle, ne pouvant s’accommoder de ce corset, les artistes et les penseurs juifs contournent instinctivement l’obstacle et préfèrent nier leur encombrante judéité : autre désastre de l’emprise rabbinique, qui augmente encore l’impression de vide culturel.
Comment passer enfin du moyen-âge à la modernité ?
J’ai eu l’air de ne parler que d’une autre conception de la culture, mais cette autre culture suppose évidemment une autre politique. Il faudra bien arriver à casser un jour cette alliance des notables et des prêtres qui régit la quasi-totalité de nos communautés en diaspora, et qui s’est perpétuée en une complaisante cohabitation, en Israël même, entre tous les gouvernements successifs, y compris les travaillistes et les religieux, jusque dans les instances administratives. Il faudra bien reconsidérer sérieusement la condition féminine, l’éducation et l’école, impératifs communs à tous les peuples aujourd’hui.
Car, on aura noté enfin, je l’espère, que la plupart de ces mécanismes réactionnels ne sont pas propres aux Juifs. Ce n’est pas un hasard ; ils caractérisent en effet des conditions comparables, celle des Arabes contemporains par exemple. Les Juifs ne sont pas les seuls à être confrontés à ce problème grave : comment sortir d’un système d’enkystement religieux, qui les protégeait et les étouffait du même coup ? Qui a stérilisé toute recherche d’une culture plus ouverte et donc plus féconde 10 ? Mais cette généralité même confirme cette analyse et l’urgence, pour tous, d’une solution adéquate. Comment passer enfin du moyen-âge à la modernité ?
Réconcilier chaque patrimoine avec l’universel.
On aperçoit aussi la réponse, précisément parce qu’elle est valable pour tous les peuples qui souffrent des mêmes carences : il faut s’atteler enfin à réconcilier chaque patrimoine avec l’universel. Ni s’échapper vers un universalisme abstrait, qui ignore les difficultés de sa propre communauté, ni se cramponner à un particularisme, exclusif au point de ne plus voir ses relations, dorénavant inéquivables, au monde. On fera cesser du même coup la schizophrénie du clerc juif contemporain,
contrainte de se scinder selon deux domaines bien séparés : celui de ses activités d’expert ou de technicien dans la cité, et celui de ses croyances et tabous traditionnels 11 ; celui de son appartenance juive et celui de ses diverses appartenances, majoritaires puis universelles. Bref on verra enfin naître le Juif moderne 12.
A.M
NOTES :
« Une fécondité nouvelle du judaïsme » : Je notai déjà dans La libération du Juif, édit. Gallimard, 1968, que seule la désacralisation pourrait rendre quelque fécondité à la culture juive. En bref il faudrait une désacralisation de la pensée et des conduites, ainsi qu’une décléricalisation des institutions.↩︎
Le plus amusant est la cuistrerie des dogmatiques, d’autant plus grande que leur savoir est étriqué ; et exclusif : ils font plus grand cas d’un obscur rabbîn d’une obscure localité d’Europe Centrale que de Descartes ou de Kant.↩︎
Le même Goren a lancé un appel à l’assassinat de Arafat ; en somme une « fatwa » à la manière de Khomeiny, ce qui prouve que lorsque les intégristes juifs en ont le pouvoir et l’opportunité, ils n’hésitent pas plus que les autres intégristes à recourir à la violence. Voir encore le drame d’Hébron où, on s’en souvient, un intégriste juif a déchargé son arme sur des fidèles musulmans en prière.↩︎
« Les jongleurs de mots » : Voir A.M. La question du sens, L’Arche, 1994 et A contre-courants, édit. Le Nouvel objet, 1993.↩︎
Bien entendu les légendes et les mythes peuvent et doivent être interprétés ; on y trouvera souvent d’intéressants renseignements sur un peuple, surtout sur son imaginaire ; mais pas différemment que pour toute œuvre littéraire. De même pour les symboles, beaucoup pour valoriser actuellement. En somme, là encore il s’agit de désacraliser les textes comme les institutions.↩︎
Un grand rabbîn de Paris a osé qualifier les mariages mixtes de second Auschwitz.↩︎
« Tais-toi et prie » : Non seulement la doctrine rabbinique n’a jamais sauvé un seul Juif du bûcher ou de la shoah, mais elle a empêché d’agir : la guerre de kippour a failli emporter l’État d’Israël parce que les Israéliens étaient intimement persuadés que personne ne songerait à les attaquer le jour sacré de kippour. Déjà à Safed la population juive de la ville s’était laissée massacrer plutôt que de prendre les armes un samedi.↩︎
« Une autre conception de la culture ». Il serait amusant de leur demander, dans une conception aussi étroite de la culture, ce qu’ils font des écrivains israéliens, le plus souvent agnostiques. Idem de la superbe littérature de langue Yiddish.↩︎
Qu’on ne me refasse pas ici, pour le nième fois, ce mauvais procès : je n’ai jamais écrit qu’un héritage culturel était à rejeter en bloc (voir en particulier la Libération du Juif, dernière partie) ; il est en général le point de départ des renouveaux culturels, mais il doit être soumis à la critique.↩︎
« Pour sortir du moyen-âge ». C’est pour avoir séparé le profane du sacré, malgré la résistance tenace, encore actuelle, des églises, que la civilisation occidentale a pu quitter le moyen-âge, qu’elle a bénéficié d’un si prodigieux essor des sciences et des techniques.↩︎
A t-on assez remarqué que ces problèmes ne se posent guère, ou pas du tout pour les aspects scientifiques et techniques de la culture ?↩︎
Il s’agit en somme, dans notre conception, de faire des Juifs enfin un peuple comme les autres, ni un bouc émissaire, ni un peuple d’exception ce qui en est l’envers exact.↩︎