Jean LIBERMAN est journaliste, et secrétaire général du Centre Juif Laïque.
Du 22 au 25 septembre s’est tenu à Moscou le 5e Congrès de la Fédération Internationale des Juifs Laïques et Humanistes.
L’Américain Sherwin Wine, figure de proue - avec l’Israélien Yehuda Bauer - de cette fière judéité laïque qui ose se choisir librement à partir de son seul patrimoine culturel, avait toute les raisons d’afficher sa joie à l’issue du 5e Congrès de Fédération Internationale des Juifs Laïques et Humanistes tenu à Moscou. Ses dirigeants avaient clairement annoncé la couleur et l’ambition historique du mouvement en choisissant Moscou. « Célébrer la libération des Juifs de l’ex-Urss et exprimer sur place notre soutien au développement dans ce pays de cette alternative viable au judaïsme traditionel qu’est la voie humaniste et laïque. » C’était pourtant une véritable gageure que de confier - dans ce Moscou inquiétant où parvenus arrogants, trafiquants miséreux se côtoient - à l’association russe de la Fédération le poids de l’organisation d’un tel congrès. La Fédération a certainement franchi une étape dépassant ses espérances. Sous deux aspects au moins: son enracinement rapide dans le judaïsme de la Cei (ex-Urss), visiblement en phase avec sa forme “sécularisée” mais aussi une ouverture et un rajeunissement de langage, marqués tant par les débats que dans la déclaration finale et auxquels la délégation française jamais aussi importante) aura largement contribué. Précisons que sur 180 participaints, on comptait quelque 80 Américains, 20 Français, 10 Israéliens, un latino-américain (Uruguayen), un Anglais et de 60 à 65 membres de la Cei dont 20 Russes, avec des délégations venant de Saint-Pétersbourg, de Kharkov de Kazan, d’Alma Ata, de Tbilissi, de Volgograd et d’ailleurs (15 villes, mais il en manquait à l’appel).
Les enseignements de l’expérience juive.
Bien entendu, le choix des thèmes, tournant autour de la question « Que signifie être juif ? » (c’est-à-dire mener une vie juive), tenait aussi d’abord aux interrogations brûlantes que se posent les Juifs ex-soviétiques en quête d’une nouvelle identité juive. Si bien que les classiques problèmes soulevés aux séances, comme « les enseignements de l’expérience juive » (de la Bible à la modernité) ou « comment vivre une vie juive ? » (des fêtes aux études juives, et jusqu’au fondamentalisme), sur lesquels brillèrent entre autres les professeurs Yaakov Malkin ou Yehuda Bauer d’Israël, l’Uruguayen Egon Friedler ou Albert Memmi, furent en partie focalisés sur la question centrale ici de « l’expérience juive en Europe de l’Est ». « S’il est vrai que le judaïsme a été créé par notre peuple, nous ne nous reconnaissons pas seulement dans les livres du passé, mais surtout dans l’expérience de ce peuple », rappela d’emblée Sherwin Wine, “rabbin laïque” de son état, donnant explicitement le “là” du congrès: « Ne pas oublier la leçon du passé, c’est affirmer notre solidarité avec la renaissance de la communauté juive de Russie »… « Avant de céder la parole à la “vedette” de ces journées: Semyon Augustevitch, populaire président de l’association russe de la Fédération, un impétueux barbichu très ovationné, qui dressa le tableau hautement problématique de la reconstitution d’un mouvement juif et laïque. Malgré le laborieux maillage d’un réseau de groupes couvrant une bonne partie des régions et comptant plusieurs milliers de personnes, la formation parallèle de dizaines d’activistes”, le succès reste “relatif” dit-il modestement. L’intérêt culturel pour ce type de judaïsme et la volonté d’y travailler sont sensibles, estime-t-il, mais faute de possibilités d’information et de moyens matériels, les lacunes sont considérables. ”Seule une coopération plus poussée des centres et le soutien indispensable d’amis de l’étranger pourront nous faire décoller…*
La renaissance juive dans l’ex-URSS.
Des délégués d’Ukraine, de Biélorussie et d’ailleurs vinrent décrire à leur tour de façon aussi simple que poignante une volonté significative de restauration du judaïsme aux prises d’une part avec l’hémorragie de l’Émigration et d’autre la terrible crise économique et politique qui favorise les résurgences antisémites toujours présentes, des graffiti d’immeubles ou de synagogues. L’un des leaders de l’organisation israélienne, l’universitaire Zev Katz, qui fut l’un des promoteurs les plus actifs de cette renaissance, nous en livre les dessous les plus originaux. “C’est en 1991, près de Kiev, qu’a été décidée la création d’un premier noyau de”Jhi” (Juifs humanistes et laïques), censé essaimer sur l’ensemble de la Ceï. Puis des séminaires de formation, fournissant des certifcats de capacité, entraînèrent des animateurs conférenciers”.
Il fallait explique-t-il, “légitimer l’idée principale qu’on n’a pas besoin de rabbins ni de synagogues pour constituer un judaïsme qui est, au delà de la religion, la culture et la civilisation du peuple juif. De grands penseurs comme Doubnov ne le disaient-ils pas voici déjà un siècle ? Aujourd’hui, trois ans après le lancement de l’initiative, nous comptons trente-cinq centres, dont les animateurs sont souvent des gens très cultivés et haut-placés dans la communauté locale. Beaucoup de non Juifs sont d’ailleurs attirés par nos activités. Dans le domaine essentiel de la production - inexistante - de littérature, nous avons déjà sorti deux ouvrages - sur un programme de six - où il est autant question de la Bible que de Spinoza ou des orthodoxes, vus par nos penseurs. Bien entendu, malgré les quelque 700.000 Juifs qui sont partis ces dernières annéesi il y a du pain sur la planche avec les 2 millions (environ) qui restent. L’obstacle principal est évidemment une situation économique des plus précaires, avec des salaires dérisoires (500 francs français par mois pour beaucoup). Aussi bien le parrainage par des groupes étrangers est-il vital”. Et l’avenir? “Ilfaudrait un investissement beaucoup plus important, mais le considérable travail bénévole atteste le désir de retour au judaïsme”. Ajoutons que deux magazines juifs proches du mouvement et tirant à 10.000 exemplaires paraissent l’un à Moscou (La Gazette internationale de Moscou) et l’autre à Saint-Pétersbourg (Mon Peuple) et qu’un regain de production éditoriale sur des sujets comme la Shoah témoigne de ce réveil de la mémoire. L’un des meilleurs moments, et des plus émouvants, du Congrès fut le grand banquet tenu dans le somptueux Hotel Cosmos, où nous pûmes nous mêler fraternellement et converser avec les délégués du pays devant une tablée d’invités de marque: élus démocrates du parlement, représentants du gouvernement, de l’Agence juive, du Joint, etc. Le président du Vaad (sorte de Crif de la Ceï), l’anthropologue Mikhail Chlenov, y fit sur le thème “Pluralisme et judaïsme” un exposé de haute tenue sur les composantes de la civilisation juive peuple et nation - que n’aurait sûrement pas désavoué Sherwin Wine.
Une autre forme de judaïsme.
Sous un autre angle, si les séances sur l’expérience et la vie juive furent marquées par des exposés profonds, revivifiant la position critique de la Fédération et permettant la validation d’un autre judaïsme, on peut tout de même y regretter un certain défaut de positionnement sur les questions actuellement en débat. Carence qui tranchait heureusement avec les intentions de la délégation française pour l’essentiel l’Association pour un Judaïsme Humaniste et Laïque et les secrétaires généraux du Centre Bernard Lazare et du Centre Juif Laïque. Ainsi Yehuda Bauer procédait surtout à la relégitimisation, face au nouveau culte du Messie, du libre choix religieux ou non - des Juifs (remarquant que l’explosion culturelle contemporaine doit fort peu à la religion), tandis que le très érudit Yaakov Malkin s’employait à nouveau à désacraliser le shabbat, la synagogue et la Thora. Particulièrement pugnace, Albert Memmi fut en revanche plus constructif en proposant, face à l’échec de la pensée rabbinique (par exemple à propos de la Shoah ou des mariages mixtes) une réforme radicale de la pensée juive. En réclamant aussi à la fois une autre créativité culturelle - « Quand fera-t-on des deux évènements énormes du XXème siècle, la Shoah et Israël, un prolongement de la Bible ? » - et une autre stratégie politique, plus courageuse, visant à démocratiser enfin des communautés toujours menées par des notables. Propos décapants d’une laïcité à la française, d’ailleurs favorablement accueillis par beaucoup, notamment côté russe ou israélien. Ainsi Y. Malkin: « Le pragmatisme de Memmi me paraît très réaliste. Pour être juif laïque, il faut traiter du présent et des faits qui y prédominent, comme les mariages mixtes ou l’ignorance des Juifs vis-à-vis de leurs classiques. Mais cet effort d’éducation peut aussi concerner la Bible ou le Talmud, que je ne vois pas comme des textes forcément religieux, mais comme une littérature juive antique, montrant d’ailleurs que le pluralisme n’y était pas absent ».
Souci des temps présents tout aussi prononcé dans l’intervention d’Izio Rosenman - au nom de l’AJHL - qui, se référant à la pensée de Lévinas sur la responsabilité fondamentale à l’égard d’autrui dans le judaïsme, mit l’accent sur l’urgence d’une réflexion sur l’éthique, laquelle, souligna-t-il, n’a nul besoin de fondement religieux et devrait faciliter le choses aujourd’hui aux niveaux de l’éducation et de la transmission. Ces préoccupations de la délégation française contribuèrent largement à amender positivement, en regard de projets initiaux, trop normatifs à son goût et insuffisamment pluralistes, le texte de la déclaration finale. Ainsi y trouve-t-on notamment reformulée la prise en compte du souhait de la construction d’une forme de judéité contemporaine et une reconnaissance élargie du pluralisme ( « Il n’y a pas une voie unique pour être Juif ») compris à l’intérieur de la Fédération. Prise en compte aussi de l’expérience et de la créativité des autres cultures et, en matière de langues, étude primordiale de l’hébreu, mais non exclusive de celle d’autres langues juives comme le yiddish ou le judéo espagnol. La notion de centralité d’Israël a également été modifiée par celle d’attachement à l’État d’Israël. Il est aussi fait référence, au plan éthique, à la défense des droits de l’homme pour tous les peuples. « La direction a incontestablement mieux pris conscience de la diversité du mouvement et des formes variées du combat laïque dans chaque pays », constate Violette Attal-Lefi, vice-présiente de l’AJHL. On conçoit que, dans leurs conclusions, Sherwin Wine et Yehuda Bauer aient exprimé leur satisfaction devant ce bilan. « Nous avons », ont-ils constaté, appronfondi la compréhension de notre mission vis-à-vis des Juifs de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine, qui ne sont plus les pauvres de la communauté mondiale, mais nos frères ». La question de leur soutien matériel est donc clairement posée… Et d’annoncer le lieu du prochain congrès, en 1996: Paris.— □
Ce texte a été également publié par Regards.