Le phénomène est-il seulement Tunisien ? A en juger par certaines manifestations des deux dernières années, plusieurs pays ont décidé de témoigner, très officiellement, leur intérêt pour leur communauté juive :
Après les commémorations en France de l’Émancipation des Juifs, nous avons, en Mars 1992, « JÜDISCHE LEBENSWELTEN », la très prestigieuse exposition de Berlin - des centaines de tableaux, objets d’art, photographies, conférences. C’est l’occasion pour l’Allemagne de faire honneur à la Culture juive d’hier et d’aujourd’hui.
1992 : 500 ans plus tard (Prise de Grenade avec l’expulsion des Arabes, découverte de l’Amérique), l’Espagne commémore aussi le sinistre Édit d’Expulsion des Juifs promulgué par Isabelle la Catholique, en mars 1492. Le Roi Juan Carlos témoigne alors, dans un discours symbolique prononcé dans une Synagogue, de la volonté de son pays de tourner une lointaine page d’Histoire, restée figée jusque là.
Mai 1993, à son tour, la Pologne commémore solennellement le 50ème anniversaire du soulèvement du Ghetto de Varsovie, en présence de M. I. RABIN, premier ministre d’Israël.
Courant 1993, réception, faste et très médiatisée également, du Grand Rabbin de France par le Président de la République tunisienne BEN ALI. Les liens entre la Tunisie et la diaspora juive de France sont alors renoués très officiellement.
Citons enfin, l’évolution plus ancienne du Maroc qui après avoir choisi un Juif comme Conseiller du Roi - André AZOULAY - a renoué avec une lointaine tradition en désignant M. BERDUGO comme Ministre du Tourisme.
Quel sens donner à toutes ces démarches? Quelle sincérité accorder à ces efforts, parfaitement louables par ailleurs et dont il conviendrait à priori de se féliciter ? Opération de « marketing », sous la pression de la « real politic » internationale, à la lumière de l’évolution du conflit Israélo-arabe ? ou restauration - sous certains aspects déculpabilisante - de l’image et du rôle que ces communautés juives ont réellement eu dans ces divers pays, ? Ou encore, simplement, évolution naturelle dont seul le temps pouvait permettre l’aboutissement ? Une certitude : Dans tous ces cas, il s’agit à l’évidence de problématiques propres à chacun de ces pays ; en quelque sorte - souhaitons-le - un travail de Mémoire de ces peuples sur eux-mêmes.
Les Juifs, notamment ceux de France, ont été très partagés dans leurs réactions. D’aucuns ont manifesté leurs regrets, teintés de suspicion parfois, face à des discours jugés par certains encourageant, et par d’autres insuffisant ou non suivis d’actes plus significatifs. Entre les optimistes, parfois sans nuance, et les sceptiques, certains, enfin, ont préféré accorder du crédit aux mains tendues et aux dialogues d’un type nouveau, sans cacher toutefois leur réserve. Face à ces événements, chacun a pu exprimer ses sentiments avec une subjectivité légitime. Seule la suite des événements devrait nous permettre d’émettre une juste appréciation.
Nous avons voulu suivre particulièrement le cas de la Tunisie qui a multiplié les signes de rapprochement. En mai 1993, la TUNISIE organisait à PARIS, à l’UNESCO un important Symposium, sous le titre « La TUNISIE AU MIROIR DE SA COMMUNAUTÉ JUIVE ». M. Abdelbaki HERMASSI, Ambassadeur de Tunisie auprès de l’UNESCO, prononçait un discours, rappelant d’abord la longue histoire et l’anthropologie liant les Juifs à ce pays où disait-il « ni la colonisation, ni ensuite la décolonisation, n’ont réussi vraiment à entamer »…l’exemplarité « d’un univers d’affinités et d’appartenances » à en juger par les oeuvres d’intellectuels, d’artistes qui ont continué de s’intéresser, à cette vie commune. M. HERMASSI traçait un tableau de l’histoire la plus récente. « Certes, on sait que le vaisseau de l’histoire perd toujours quelque chose en avançant (selon la formule de Herder) et la décolonisation, en ayant donné une patrie plus digne et plus libre aux Tunisiens qui étaient trop longtemps privés de citoyenneté, a imposé à d’autres Tunisiens la nécessité d’un choix dramatique entre la séparation et l’assimilation, l’exil ou la fixation. Par-là même s’est trouvée atteinte cette dichotomie culturelle d’entente séculaire et de coexistence quotidienne que les conflits avec la métropole avaient bouleversée. A un autre degré, il y eut aussi les effets pervers du conflit israélo-arabe, qui ont assombri l’humeur de nos peuples et ont entraîné un repli réciproque de part et d’autre, dans le sein de leurs communautés respectives. Mais si ces liens se relâchèrent, ils ne furent jamais rompus, et nous pouvons dire aujourd’hui que la bienveillance et l’amitié sont en passe de reprendre tous leurs doits, si, comme je le pense, il est permis d’augurer aujourd’hui que ce drame historique n’est peut-être pas loin de toucher à sa fin…. Aujourd’hui, de surcroît après le changement survenu en Tunisie un élan nouveau se dessine, un humanisme tunisien s’accomplit… Notre réunion d’aujourd’hui en est une illustration car elle est la première en son genre. Elle est la preuve que l’histoire n’est pas la logique d’un déterminisme fait de ressentiment, de ruptures et de fatalités, mais le fruit de notre liberté et de notre intelligence. Il n’a pas dépendu que de nous qu’elle ait eu lieu, et, en rendant hommage à cette partie indéfectible d’elle-même qu’est sa culture juive, la Tunisie franchit un seuil supplémentaire de souveraineté…”
Les personnalités juives invitées saluant l’initiative et le ton novateur du discours officiel, n’ont pas manqué néanmoins de rappeler qu’il n’y avait pas matière à se contenter d’une vision idyllique de la situation passée et présente. Annie GOLDMAN a insisté surtout sur l’essor, les valeurs de pluralisme et de démocratie auxquelles les Juifs avaient goûté, durant le Protectorat français et sur certaines discriminations, peu après l’indépendance, ayant motivé leur départ. Les Juifs avaient-ils réellement le choix de rester ou de partir ? Albert MEMMI a émis le voeu de voir une reconnaissance réelle se confirmer par des actes significatifs. Lucette VALENSI, enfin a alors brossé, avec une rigueur d’historienne, plus qu’une peinture impressionniste, une photographie des relations réelles entre les différentes communautés, dans lesquelles prévalaient un cloisonnement certain. Nous publions ci-après le texte de cette intervention. De ce passé, la Tunisie a voulu souligner le nouveau tournant pris : Un Hommage particulier fut rendu solennellement à M. Paul SEBAG, Professeur ayant combattu pour l’Indépendance et resté en Tunisie longtemps encore après celle-ci.
Il est certain que s’il faut se féliciter de cette évolution, une telle manifestation organisée en Tunisie, pour les Tunisiens et notamment la jeunesse qui n’a pas connu cette période, aurait revêtu un sens symbolique plus fort et une efficacité à la hauteur de la médiatisation accordée à l’événement. Nous avons voulu connaître quelles suites y ont été données par les Tunisiens en Tunisie.
L’occasion nous en a été offerte par un voyage des “anciens du Lycée Carnot de TUNIS”, en novembre dernier. Ce voyage a permis une rencontre avec des élèves actuels du Lycée Carnot - devenu Lycée Habib BOURGUIBA. Certains projets favorisés par les Tunisiens ont pu être mis en chantier, comme la restauration de la synagogue de l’Ariana, banlieue de Tunis.
Toutefois, si l’accueil chaleureux tant des Officiels que de l’homme de la rue n’est nullement en cause ; si les “bienvenue chez vous” ou “vous êtes des enfants du pays” et les rappels d’une vie commune se sont multipliés, les signes concrets de ce rapprochements tardent à venir. Ayant clairement interpellé les Autorités tunisiennes sur ce point et sur certaines mesures simples (noms de rues, enseignement, médiatisation etc.), nous nous sommes entendu répondre qu’il fallait « donner le temps au temps ». Il appartient désormais aux responsables de faire se rencontrer, dans une saine démarche pédagogique, les aspirations légitimes des uns et des autres. La tâche est certes difficile, mais à la lumière de l’avenir, l’enjeu paraît primordial.