Un entretien avec André AZOULAY, Président-Fondateur d’Identité et Dialogue, Conseiller de Sa Majesté le Roi du Maroc.

Izio ROSENMAN (I.R.) : André AZOULAY(A.A.), vous êtes le fondateur et étiez jusqu’à il y a peu de temps, le Président d’Identité et Dialogue (I et D), un groupe qui a marqué profondément les rapports entre Arabes et Juifs et en particulier les Juifs d’Afrique du Nord. Vous êtes un militant de la paix de longue date. Est-ce que vous pouvez nous faire l’historique de votre démarche et de celle de votre groupe ? Dans une seconde partie, nous pourrions parler des contacts judéo-arabes et israélo-palestiniens.

A.A. : Identité et Dialogue (I & D) aura 20 ans dans quelques semaines. Avec deux ou trois amis Juifs Marocains comme moi, un jour à la fin de 1974, au retour d’un congrès en Israël, nous nous étions retrouvés à Paris profondément déprimés par ce que nous venions de vivre en Israël, dans nos familles, chez nos cousins, auprès d’amis politiques et ce que nous venions de vivre tenait en une équation assez simple : Nous Juifs Marocains appartenons à une communauté qui en Israël représente probablement le groupe social le plus homogène et l’un des plus importants de la société israélienne, plus de 500.000 personnes. Nous venions de les rencontrer et de les quitter dans un état de désarroi, d’aliénation que nous n’arrivions ni à comprendre ni à accepter. Donc le premier élément qui nous a conduit à réfléchir à une action politique, a été d’abord la situation des Israéliens d’origine marocaine. En 1974, on en était encore à cette équation caricaturale : des Israéliens venus du Maroc qui masquaient, qui occultaient leur propre identité. C’était le moment où on rencontrait souvent des israéliens nés à Marrakech ou à Essaouira, et qui pour être des bons citoyens en Israël, préféraient dire qu’ils étaient nés à Marseille ou à Aix-en-Provence et modifiaient leur nom. Beaucoup d’autres Israéliens l’ont fait, mais c’était par souci de retrouver leur identité totalement juive ou leur citoyenneté israélienne comprise dans la formalisation du nom. Dans notre cas, il s’agissait d’occulter, y compris dans le nom, ce qu’ils étaient eux-mêmes. Pour moi, il ne peut pas y avoir de chose plus tragique que de se renier soi-même, de couper le fil avec le père.

Donc, ce contexte discriminatoire était inacceptable, injuste et dangereux et à terme il était porteur de tous les ferments d’une explosion sociale en Israël. Parce que nous étions en paix avec nous-mêmes, notre histoire, notre culture et que nous ne voulions pas de cette explosion qui mettait Israël en danger de l’intérieur, il nous fallait agir. Ce fut le chapitre Identité.

Le deuxième chapitre, celui du Dialogue, qui n’est pas en opposition avec le premier, et qui donnera son sens à I & D, procède lui aussi de la mémoire.

J’appartiens à un judaïsme plus que millénaire, et j’avais le souvenir très précis de ce qu’avait été la présence juive au Maroc. Un souvenir très vivant de ma culture, de ma langue, de ma musique, de ma sensibilité et de ma relation avec l’autre ; et l’autre c’était l’Arabe. Israël étant au Moyen-Orient et non pas en Alsace-Lorraine ou en Pologne, et Israël n’ayant de devenir et d’avenir que dans le monde arabe, il fallait aussi que j’apporte mon témoignage. Ceci a été la base un peu historique qui nous a conduits à nous réunir et qui nous a amenés à agir. Et il a donc fallu créer un cadre et trouver une définition. Et nous avons trouvé tout de suite ce nom que je trouve magique, Identité et Dialogue, parce qu’il résume tout. Il y avait cette quête de notre propre personnalité et il y avait cette volonté militante, d’être acteur pour quelque chose de meilleur que la confrontation.

Nous avons essayé de dire les choses très simplement à l’époque aux dirigeants israéliens, aux dirigeants communautaires français puisque nous vivions en France. Et puis à ceux que nous mettions en scène à nos côtés même s’ils ne le savaient pas encore, le Maroc et les Marocains. Et je crois qu’à ces trois niveaux, dans ces trois espaces, il serait intéressant de s’attarder sur ce qui a été la réaction spontanée immédiate

En Israël, ça été une sorte d’autisme. On nous entendait, on nous écoutait mais on ne nous comprenait pas, on ne nous répondait pas. Nous étions totalement atypiques, plutôt inquiétants, suspects. On avait installé un portrait-robot du Marocain en Israël, associé au profil intangible du Juif originaire du monde arabe, celui du réfugié, qui devrait faire table rase de ses origines pour prétendre à une citoyenneté normale. Donc, pendant de longs mois, des années, réaction d’hostilité de l’ensemble de la société israélienne, très peu d’écoute, très peu de compréhension, beaucoup d’attaques. Dans la communauté juive française, en tous cas dans sa représentation institutionnelle, nous avons été accueillis au mieux, par de l’indifférence, et souvent par de l’hostilité.

Au Maroc, je dois dire objectivement, qu’au niveau du système politique, avec les partis politiques au pouvoir ou ceux qui étaient dans l’opposition, nous nous sommes retrouvés sur une base consensuelle immédiate. Il faut rappeler que jusque-là, dans les cabinets ministériels ou du Palais Royal, on acceptait en secret que nous nous affirmions totalement Juifs, on acceptait même que nous exprimions notre solidarité avec l’état d’Israël, même si elle était complétée par la nécessité d’arriver à la paix, mais tout ceci s’inscrivait dans une dialectique feutrée, confidentielle et fermée.

I.R. : Au total, on vous a beaucoup plus vite entendu au Maroc qu’on ne vous a entendu en Israël ou en France.

A.A. : Tout à fait. Mais pour être plus précis, je dirai qu’ailleurs dans le monde arabe, la réaction a aussi été assez caricaturale. Je me souviens de journaux maghrébins ou moyen-orientaux, qui disaient que nous étions simplement un instrument du Mossad. Et dans le même temps des journaux israéliens ne voyaient en Identité et Dialogue qu’une sorte d’approche manipulée et déguisée de l’O.L.P. à travers quelques Juifs récupérés ou manipulés. Bien évidemment nous n’étions ni l’un ni l’autre, les faits l’ont démontré.

Dans ces premières années de militantisme difficile, les pressions des uns et des autres auraient pu nous amener à changer ou à renoncer. Mais nous avons tenu bon.

Nous n’avons rien concédé de notre identité ; au contraire, nous l’avons récupérée et je crois que plus personne dans les communautés juives diasporiques ou en Israël, ne peut faire abstraction du judaïsme marocain en Israël, de la dimension séfarade dans les communautés. Nous avons en tous cas cassé un certain nombre de certitudes et nous sommes sortis de l’ignorance, de l’oubli, et des stéréotypes. Le chapitre Identité a été plus rapidement gagné, même si tout n’est pas encore terminé. Bien évidemment le chapitre Dialogue a été beaucoup plus long et difficile.

I.R.: Est-ce que vous pensez que ces différences de réactions ne viennent pas aussi du fait que ce groupe Identité et Dialogue avait été constitué, de personnes qui occupaient déjà une certaine position intellectuelle et sociale, au Maroc, ce qui faisait donc qu’elles pouvaient être entendues par les Marocains puisque c’était des cadres ou d’anciens cadres juifs marocains. Alors qu’en Israël mais aussi en France, elles venaient contredire des stéréotypes ?

A.A. : Je crois beaucoup aux vertus de la pédagogie et j’ai l’habitude de dire en tant que Juif Marocain, quand je suis en face d’un ami, Juif originaire de France, de Pologne, des États-Unis, que je connais beaucoup mieux son histoire que lui ne connaît la mienne. Je connais ses philosophes, je connais ses écrivains, je connais ses musiciens. En général, il n’a qu’une perception très restreinte, quand il en a une, de ce que sont mes philosophes, de ce que sont mes Rabbins, de ce qu’est ma musique, de ce qu’est ma culture, et évidemment, cela crée nécessairement un décalage. Je crois qu’on a fait là un travail d’intermédiation culturelle qui a été utile. Ce qui est sûr, c’est que nous avons, en Israël en tous cas, contribué à donner à cette communauté originaire du Maroc, par cette vertu du discours et de l’exemple une autre légitimité.

On nous a souvent fait cette accusation : « vous êtes les bourgeois de cette communauté, vous êtes l’élite ». C’est vrai et, c’est en tant que tels, responsables et solidaires que nous parlions. Et il ne fallait pas non plus que nous ayons la démagogie de prétendre que nous étions les prolétaires de cette communauté. Nous étions ce que nous étions. Donc, je n’avais aucune honte à m’assumer dans ma condition sociale, tel que j’étais et à avoir ce discours militant. Il était hors de question que je me déguise en militant de base pour faire passer ce discours. Très souvent, malheureusement, notamment dans la communauté juive française, pour être accepté dans l’establishment, il fallait simplement entrer dans le costume taillé par avance du Juif traditionnel, et si possible silencieux.

Je me souviens de quelque chose qui m’avait beaucoup humilié C’était dans nos débuts, je crois qu’il faut le dire avec le recul historique. Quand nous avons fait notre demande d’entrée au CRIF, on nous a fait jurer. Je ne sais pas si tous les candidats au CRIF doivent jurer sur la loi de Jérusalem, pour nous, ça a été le cas. Il a fallu que nous prêtions serment que sur la foi du serment nous démontrions que nous étions de bons Juifs, de bons sionistes. Donc, nous étions a priori suspects. Suspects de quoi ? Suspects d’être nous-mêmes, d’être des militants soucieux de la sécurité d’Israël et des combattants pour la paix ? Je ne l’ai pas oublié.

Violette ATTAL-LEFI (V.A.L.) : C’était exceptionnel ?

A.A. : Je ne l’ai pas vérifié mais cet épisode a été une humiliation qui nous a marqués, qui nous a encore plus déterminé, non seulement à ne rien modifier à notre engagement, mais à continuer à être encore plus radicaux dans notre mouvement.

I.R.: Démontrer qu’on peut être pour le dialogue judéo-arabe sans pour autant être des traîtres.

A.A. : La nécessité de faire cette démonstration était en soi une provocation et un archaïsme qu’il a fallu effectivement combattre. En tant que Juif militant, je me suis toujours efforcé d’expliquer que mon judaïsme n’avait rien de biologique. Je ne suis pas Juif par le sang.

Je suis Juif par mon adhésion absolue à toutes les valeurs qui font la réalité culturelle, religieuse et philosophique du judaïsme et qui s’appellent liberté, tolérance, dignité et progrès. J’ajoute que la façon dont au Maroc mes parents m’ont appris à être Juif a consisté à ce que l’autre, et au Maroc l’autre était mon voisin Arabe, bénéficie et jouisse des mêmes valeurs.

Ce sont ces choix qui ont déterminé mon engagement pour le dialogue israélo-palestinien et qui me font combattre aujourd’hui encore pour que Israéliens et Palestiniens coexistent ddans le respect et la reconnaissance réciproques.

I.R. : Il me semble que vous évoquez quelque chose de très important pour nous autres Juifs humanistes, l’importance de l’Autre. Je pensais aux idées tant de fois développées par Lévinas, dont vous apportez l’illustration ; d’abord il y a la responsabilité vis à vis de l’autre ; et l’autre est effectivement pour le Juif, tantôt l’Arabe, tantôt le Palestinien.

A.A. : Oui, cette responsabilité vis-à-vis de l’autre a été la base idéologique la plus forte de la démarche d’Identité et Dialogue. Au Maroc, on ne savait pas qu’il existait des différences entre Séfarades et Ashkénazes. On ne nous l’avait jamais appris. C’est ici que j’ai découvert qu’il y avait de communautés, tant de façons d’être Juif. Pour moi le Judaïsme est quelque chose d’unique parce que justement basé sur ces valeurs-là qui transcendent toutes les frontières. Sur ce chapitre lorsque nous nous sommes affirmés Séfarades et Marocains, nous ne l’avons jamais fait en opposition aux autres. On l’a fait pour additionner notre propre sensibilité à celles des autres, et nous n’avons jamais voulu nous inscrire justement dans cet antagonisme démagogique et artificiel dans lequel on a cherché à enfermer notre reflexion et notre action. Par contre, je n’acceptais pas que mon histoire, mon identité, ma culture soit définie par le regard de l’autre, par la voix de l’autre.

I.R. Pouvez-vous évoquer les grandes dates d’I. & D., à commencer peut-être précisément par ce colloque organisé par I. et D., l’un des premiers sans doute, sur l’histoire du Judaïsme marocain.

A.A. : Oui, c’est vrai, c’était en 1978 à Paris, et ce colloque s’appelait effectivement l’Histoire du Judaïsme marocain.

Nous avions déjà largement progressé sur le chapitre Identité et nous avons pris prétexte, de l’histoire du Judaïsme marocain pour aller encore plus loin dans le dialogue et la réflexion puisque ce colloque a été le premier à portes ouvertes entre Juifs et Arabes, Israéliens et Palestiniens. Nous avions d’un côté 60 Israéliens et Juifs, de l’autre côté, 60 Arabes Marocains, Palestiniens et autres. C’était la première fois également qu’on a vu dans un colloque l’Ambassadeur d’Israël et l’Ambassadeur du Maroc côte à côte.

Pour moi, ce colloque, a été probablement l’un des temps les plus forts de notre association. Ce furent des journées d’une très grande intensité, d’une très grande richesse intellectuelle. Mais surtout, ça a été une sorte d’électrochoc. Ces Israéliens venus rencontrer pour la première fois des officiels Arabes. Beaucoup d’Israéliens d’origine marocaine qui avaient eux aussi, été privés de ce fil qu’on avait coupé et qui d’un coup se retrouvaient dialoguant librement, sereinement, avec leur différence, avec leur point de vue souvent très radical, avec des Marocains de très grand niveau qui disaient également leur démanche dans une très grande tranquilité. Soixante délégués israéliens qui sont venus à l’Ambassade du Maroc. C’était un moment de très grande émotion. C’était en 1978, il y a 16 ans.

Grâce aux relais médiatiques que nous avions réussis à intéresser ce sont des millions de personnes qui découvraient au fil de nos débats qu’entre Juifs et Arabes quelque chose d’autre était possible que la confrontation.

I.R. : Que Juifs et Arabes n’étaient pas obligatoirement en guerre.

A.A. : Voilà, nous n’étions plus condamnés à cette fatalité.

I.R. : C’est l’implication politique d’un événement qui se présentait a priori comme un événement culturel. A ce propos, est-ce que vous pourriez évoquer les actions plus particulièrement politiques dans la partie Dialogue, et tout d’abord étiez-vous nombreux?

A.A. : 4 ou 5 personnes au début. Ensuite, les rangs ont grossi, mais on a toujours eu une sorte de noyau dur de 4 ou 5 personnes. Un vrai noyau dur. Chacune de nos manifestations amenait entre 200 et 1000 personnes. Il et vrai que nous restions qualifiés de groupe un peu fermé et élitiste. On grossissait un peu le trait parce qu’en réalité, nous avions malgré tout, je crois, un impact assez large. Nous n’avons jamais eu la prétention d’être une organisation populaire. Ce n’est ni notre sensibilité, ni notre volonté, nous n’en avons pas les moyens. Nous n’avons jamais voulu non plus nous marginaliser. On a privilégié l’efficacité et elle passait par cette équipe restreinte.

Un des autres moments forts fut la rencontre avec Sartaoui parce que tout militants que nous étions, tout audacieux que nous étions, le tabou de l’O.L.P. existait pour nous aussi. Bien évidemment, nous avions été invités à plusieurs reprises à rencontrer les dirigeants de l’O.L.P..

I.R. : Ce qui était une transgression majeure.

V.A.L : Dans les années 80 ?

A.A. : Dans les années 70. On ne l’a pas fait. On l’a fait beaucoup plus tard, et on l’a fait d’abord à travers un homme, Issam SARTAOUI.

I.R. : Peut-être pouvez vous l’évoquer. Je crois que les gens ont déjà oublié ou n’ont jamais su qui était Issam SARTAOUI.

A.A. : Issam SARTAOUI est un homme pour lequel j’ai beaucoup de respect. Il n’est plus là pour voir la paix. Il est l’un de ses architectes, l’un de ses éléments fondateurs.

Issam SARTAOUI était un militant, un responsable pur et dur. À la tête d’une unité combattante, il avait tué beaucoup d’Israéliens. Il avait conduit beaucoup d’actions très sanglantes en Israël.

Il nous avait expliqué, qu’il avait été jusqu’au bout de la démarche armée, qu’il en avait en même temps mesuré l’inutilité, et qu’à un moment donné, sa propre réflexion l’avait amené à comprendre que de toutes façons, l’action armée n’aboutirait pas, ni à l’État Palestinien, ni même à faire progresser la cause. Et il avait décidé à ce moment-là de s’investir dans l’action politique, dans la recherche d’une solution politique. Je crois qu’il l’a fait en informant les responsables de l’O.L.P. Cette information a été mal reçue. Il n’a jamais quitté l’O.L.P. ; il a été considéré comme quelqu’un à part. J’ai appris que dès le départ il travaillait avec quelqu’un qui aujourd’hui porte haut le flambeau de la paix au sein de l’O.L.P., Abou Maazen, son supérieur depuis ce moment-là.

Et déjà, ça m’avait fait percevoir que le kaléidoscope palestinien était beaucoup plus contrasté, plus compliqué que l’équation généralement admise du groupe armé, et exclusivement terroriste.

J’ai rencontré SARTAOUI pour la première fois sur une petite plage du Nord marocain dans un lieu totalement secret, grâce à l’intermédiaton des Marocains, et à leur invitation. Cela a été un moment de très grande émotion. Je me souviens que dans la première heure où on s’est retrouvés, on a partagé un morceau de pain ensemble. Il y a chez nous un proverbe en arabe qui dit que lorsqu’on partage le pain, une partie du chemin, entre ennemis est déjà faite. On a partagé ce bout de pain, ce fut notre première rencontre et notre premier engagement commun. Et pendant les huit ans qui ont suivi ce fut une relation régulière. Ce que j’en retiens c’est qu’il nous a fait percevoir la réalité et la complexité du mouvement national palestinien. Je crois que nous aussi à Identité et Dialogue, on a complété sa formation et son information, de ce qu’étaient la réalité et les contrastes du monde juif dans ses composantes israéliennes ou diasporiques. Il y a eu cet échange mutuel qui a été, pour moi le plus important, la pédagogie. Et il y a eu bien sûr à côté de cela l’action politique avec lui ; nous avec lui et lui avec nous, dans les contacts avec les Israéliens, dans les contacts avec les autres. Je lui dois en tous cas de m’avoir éclairé, de nous avoir éclairés à Identité et Dialogue, sur le Mouvement palestinien.

V.A.L. : Il était donc autant demandeur que les gens d’Identité et Dialogue à ce rapprochement.

A.A. : Il savait que nous n’étions pas tout à fait d’accord avec lui. Nous savions, bien évidemment, que nous étions différents. Il y en a eu Saïd Hamami, Kalak, Naïm Kader, et beaucoup d’autres qui sont morts pour cette cause. Issam Sartaoui et Emile Grunzweig moi j’ai toujours associé ces deux noms dans ma mémoire. Grunzweig, ce militant de Shalom Ah’chav, qui a été tué par une grenade lancée par un autre juif dans une rue de Jérusalem, parce qu’il disait tout simplement aux autres Israéliens son amour pour la paix.

I.R. : Est-ce que vous pourriez évoquer, les contacts qu’Identité et Dialogue a assurés avec les Palestiniens, puisque nous sommes un peu dans la partie histoire.

A.A. : Je ne sais pas si le moment est venu de faire l’inventaire exhaustif de cette action de tout ça. Ce qui est sûr, c’est que s’agissant du rôle joué par le Maroc dans le processus de paix avec les Palestiniens, avec les Israéliens, avec d’autres Arabes (Égypte…), le Maroc a joué un rôle déterminant dans tous les temps forts de cette évolution. I. & D. effectivement a été présent à toutes les étapes et surtout, et c’est la partie la moins connue et pourtant peut-être la plus importante, I. & D. été présent pour faire en sorte que les démarches, les contacts, les voyages que nous avons pu organiser à ce moment-là, s’inscrivent autant que possible dans le consensus des opinions publiques juives et arabes. Je veux dire que quand RABIN, avant Moshe DAYAN, était venu au Maroc….

I.R. : RABIN y était venu avant Moshe DAYAN ?

A.A. : Effectivement. Rabin est venu au Maroc avant les autres. Il a été suivi par Moshe DAYAN, puis par Shimon PERES et à part les grands chefs, il y a eu beaucoup de personnalités qui sont venues, qui ont beaucoup travaillé. Parallèlement à cela, nous menions toute une série d’actions pour faire venir au Maroc, des Israéliens qui étaient des prescripteurs vis à vis de l’opinion, des professeurs, des journalistes par dizaines pendant des années. Nous leur disions tout simplement : ouvrez vos oreilles, ouvrez vos yeux. Il fallait absolument qu’ils racontent, en rentrant chez eux, ce que pouvait être un pays arabe en paix avec les Juifs. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque là, tout était diabolisé, tout était caricaturé.

V.A.L. : D’où l’importance du contact direct.

A.A. : De l’éducation, de la formation et de la dédramatisation. Il y avait un mythe négatif du monde arabe en Israël. En Israël, un pays où la lecture est fondamentale, où la connaissance est beaucoup plus avancée que partout ailleurs, il y avait pourtant une ignorance phénoménale de la vie au quotidien dans un pays arabe. Les Israéliens ont découvert, à travers ces voyages, ces villes, ces maisons marocaines où ils sont rentrés avec nous, qu’il y avait une histoire, qu’il y avait une architecture, une musique, une langue, une écriture. Ce sont des concepts comme ceux-là qui au fur et à mesure distillés tout au long des années, ont fracturé cette formidable pression, l’image négative qu’on avait façonnée, installée et qui était bien évidemment légitimée, consolidée par la réalité du conflit. Tout ceci à l’intérieur d’une dialectique basée pour l’essentiel sur la confrontation, l’exclusion, sur la violence, sur la mort. On vient de vivre un demi siècle de violence, de haine, de sang. Un Arabe, qu’il soit Égyptien, Marocain ou encore plus Palestinien, âgé aujourd’hui de vingt ou trente ans, n’a retenu du monde juif que cette confrontation.

V.A.L : Il semble qu’il n’y avait pas dans les pays arabes de mouvement de paix correspondant à Shalom Ah’chav, le mouvement pour la paix israélien. À quoi est-ce dû ?

A.A. : Je l’avais constaté tout au long de notre action militante et ce fut un handicap formidable. Il est vrai qu’il n’existait pas d’Identité et Dialogue du côté arabe.

V.A.L. : Chacun était dans l’attente de la reconnaissance de l’autre.

A.A. : C’était en même temps assez explicable et ma responsabilité à moi, parce que moi je m’identifiais à Israël, était qu’Israël était tenu d’apporter une réponse au problème national palestinien. Il était normal que moi je sois plus actif, plus imaginatif et éventuellement plus présent, plus militant que les autres, Arabes.

Je crois qu’il faudra bien prendre en compte le fait que notre responsabilité était naturellement plus engagée dans la recherche du dialogue, que celle des Arabes.

I.R. : Vous évoquez la recherche du dialogue. Peut-être est-ce le moment d’évoquer le groupe Dialogue, Arabes et Juifs en France.

A.A. : C’est tout à fait cohérent avec ce que l’on vient de dire. Nous constations que nous n’arrivions justement pas à trouver ces partenaires, ces compagnons de route arabes, dans notre démarche, puisque nous nous étions définis à I. & D. comme un groupe juif dès le départ. Il y a eu à partir de ce constat la conjonction de deux éléments conjoncturels qui ont accéléré le processus qui a amené à la création de Dialogue. Premièrement, la montée du racisme en France. Le deuxième a été quelques années après, la guerre du Golfe. Je me souviens qu’au CRIF et dans d’autres cénacles, j’ai essayé de faire partager ce constat élémentaire que la France est avec Israël le seul pays du monde où tous les jours que Dieu fait, se réveillent plusieurs centaines de milliers de Juifs et de Musulmans, sur le même sol, le même espace géographique. Tous les jours se côtoient des milliers de Juifs, des centaines de milliers de Musulmans.

Et il me paraissait totalement coupable et irresponsable de ne pas prendre en compte ce facteur et de ne pas en faire aussi une plateforme, un levier, un outil de pédagogie pour la paix ; d’autant qu’on le sait, les Arabes qui sont ici comme les Juifs qui sont ici, sont des sortes de miroirs qui réfléchissent l’un vers Israël, l’autre vers le monde arabe. Je disais aussi qu’en plus du facteur démographique de l’existence de ces communautés, il y avait le fait qu’une très grande partie de la communauté juive, et de cette communauté arabe partageait la même mémoire, la même sensibilité puisque venue pour l’essentiel d’Afrique du Nord.

Il y avait là la conjonction de toute une série de facteurs qui rendaient indispensable la création d’un mouvement qui réunisse les deux communautés ; c’est comme ça qu’est né Dialogue. Ça n’a pas été seulement en réaction soit au racisme, soit aux problèmes conjoncturels liés au Moyen Orient qu’il s’agisse du conflit israélo-palestinien, ou du conflit israélo-arabe ou de la guerre du Golfe, il y avait à la base d’abord cette donnée qui était une donnée objective et souvent positive. Alors Dialogue aujourd’hui que la paix est en train de se préciser, de se faire, est encore plus important parce qu’on ne peut pas non plus gommer ou occulter le fait que nous sortons d’un des conflits les plus longs de l’histoire, un des conflits les plus passionnels. Je crois plus que jamais à ce discours commun pour cicatriser les plaies dans les têtes ou dans les cœurs. Et puis pour que la paix ne soit pas seulement un traité qu’on signe, que ce soit aussi la paix des hommes et des femmes. Cette paix ne se fait pas seulement par la lecture de l’accord signé à Washington, elle se fait dans la création de nouveaux réflexes. Elle se fait dans l’évocation d’une autre histoire. Et ce sera un long chemin pour surmonter ces longues années où la haine, la violence et le drame ont conditionné nos réflexes…

V.A.L. : Peut-être que Dialogue pourrait jouer un rôle médiatique, faire connaître certaines initiatives de rencontres qui existent et qui ne sont pas assez connues. Quand elles sont portées à la connaissance des gens, ils réagissent de façon positive à ce moment là et se rallient beaucoup plus facilement à des initiatives déjà existantes.

A.A. : C’est vrai. Pour Dialogue, pour I & D, dès que nous sommes sortis dans la rue et dès que nous avons partagé ces retrouvailles, il n’y a eu aucune difficulté à y faire adhérer Juifs et Arabes. Je crois que c’est essentiel. Et en même temps je crois que nous devons assumer cette capacité d’exemplarité et la faire partager par le plus grand nombre.

Ce que je retiens aussi avec émotion, c’est l’action de Dialogue s pendant la guerre du Golfe en France. Alors que tous les apprentis sorciers prévoyaient la confrontation, l’affrontement, je garde très présent dans ma mémoire la rapidité et l’efficacité de l’action de nos deux associations qui ont réussi à forcer le respect de l’un et de l’autre.

I.R. : Tu as parlé d’exemplarité. C’est peut-être le moment de développer ce concept plus concrètement : ces séries d’interventions télévisées où on voyait un Juif et un Arabe ou une Juive et une Arabe, tantôt toi, tantôt d’autres, dialoguer. Je crois que cela a été un exemple pacificateur extraordinaire qui a reçu un écho considérable dans le public.

V.A.L. : Un débat commun à l’Assemblée Nationale, une démarche commune auprès des ministères…

A.A. : Et aussi auprès du Premier Ministre, à l’époque, Michel Rocard, très attentif à notre demande, un débat à l’Assemblée Nationale avec Abdellatif LAABI (N.D.L.R. poète marocain) et de nombreux intellectuels juifs et arabes C’était en pleine crise.

I.R. Je crois qu’il est important d’évoquer ces choses-là, même en détail, car les gens oublient.

A.A : Ni les uns ni les autres n’avons eu de complexe, de blocage. Parce que les SCUDS à ce moment là tombaient sur Israël, je me souvriens effectivement être allé avec Abdellatif LAABI sur Antenne 2 dans Envoyé Spécial, pour dire ma solidarité avec les mères de Tel-Aviv, et je voulais que Abdellatif LAABI soit là pour entendre et il a dit que lui aussi était concerné par la menace qui pesait sur Israël. De la même façon j’ai dit à l’écran qu’il était insupportable pour moi de voir ces enfants irakiens privés de tout, dont certains mouraient sous les bombes. Il fallait que ce soit dit sans rien occulter de nos positions de l’un et de l’autre. Moi je pensais qu’il fallait sanctionner le comportement de l’Irak. Abdellatif pouvait avoir une autre sensibilité mais nous nous respections l’un et l’autre et nous nous retrouvions très fortement solidaires, réunis, avec les mêmes mots pour dire notre inquiétude, et pour les enfants Irakiens, et pour Israël. Et ça c’était nouveau. Il était important que des millions de personnes partagent avec nous cet engagement commun et ce respect commun parce qu’on nous supposait au contraire dans l’imaginaire populaire du moment, à feu et à sang l’un contre l’autre. Et je crois qu’effectivement cette initiative avec d’autres a bénéficié d’une formidable écoute et a été un grand moment de vérité et d’émotion partagée.

I.R. : Maintenant que le processus de paix est sur les rails, qu’on voit la paix

pointer, on a quand même le sentiment que la communauté juive française est très morose. On dirait qu’elle est réservée, au lieu d’accueillir cette chose qu’on a attendue depuis 100 ans, comme a dit RABIN, la fin de cette guerre de cent ans ?

A.A. : Cette frilosité n’est pas celle de la rue juive. Notre communauté adhère très largement et très profondément à la paix parce qu’elle a compris que la vraie sécurité d’Israël passe par un accord avec les Palestiniens et que cet accord aura inévitablement un effet dynamique et positif avec les autres États arabes. Les Juifs de France adhèrent à la paix aussi parce qu’ils vont pouvoir enfin se réconcilier avec eux mêmes, avec leurs valeurs et qu’ils vont ainsi retrouver leur statut historique de communauté mobilisée aux cotés de ceux qui se battent pour leur liberté, leur dignité. C’est un, combat qui ne se partage pas et le conflit israélo-palestinien avait singulièrement compliqué et handicapé cette vocation idéologique et philosophique sans laquelle être Juif perdrait beaucoup de sa substance.

Pour ce qui est maintenant des institutions juives de France, c’est vrai qu’elles n’ont pas été, loin s’en faut, à la pointe du combat pour le dialogue. Encore faut-il à cet égard rappeler le rôle courageux et l’action pionnière de Théo Klein, en sa qualité de premier responsable du CRIF et après son mandat. Mais de façon générale, l’appareil institutionnel et représentatif du judaïsme français a oscillé entre l’adhésion inconditionnelle aux politiques des différents gouvernements israéliens et dans certains cas, a été reservé voire opposé aux ouvertures qui se faisaient jour avec les Palestiniens et d’autres pays arabes. Aujourd’hui ce débat est heureusement largement archaïque même si certains attardés rêvent encore d’en découdre depuis le Faubourg Saint-Honoré. La réalité sur le terrain entre Israéliens et Palestiniens aura tôt fait de les marginaliser.

I.R. : Une dernière question, comment vois-tu actuellement les tâches des Juifs en France ? Qu’est-ce qui te paraît fondamental dans l’engagement d’un Juif ?

A.A. : Il faut que notre communauté redécouvre et récupère, dans toutes ses composantes, les vertus de l’ouverture, du dialogue et de la tolérance. Nous devons en finir avec ces réflexes d’assiégés dont certains ont fait système, pour au contraire réinstaller la communauté juive dans la parole et l’action humaniste qui sont sa vraie vocation et qui sont aussi le réel dénominateur commun entre religieux et laïcs.

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