« En fait, je m’interroge sur le point d’interrogation qui figure dans le sujet. Point d’interrogation, parce que tel que le sujet est posé, on se demande au départ, de quoi il s’agit exactement. Est-ce qu’il s’agit du Judaïsme ? Est-ce qu’il s’agit de la communauté juive ou est-ce qu’il s’agit des Juifs. Et s’il s’agit du Judaïsme, comment définir le Judaïsme ? Il peut y avoir une certaine tendance à considérer que le Judaïsme est quelque chose d’un peu équivalent à ce que les non-Juifs appellent “la religion juive”, c’est-à-dire une manière d’être et d’agir conformément à un certain nombre de règles appelées généralement la Halakha. Si c’était de ce Judaïsme qu’il s’agissait ou qu’il devait s’agir, mon point d’interrogation devenait immense, parce qu’au fond, je ne me sentais pas capable d’en parler car je ne me sens pas tout à fait à l’intérieur d’un Judaïsme défini de cette manière là. S’il s’agit, comme j’ai pu le comprendre, après tous les orateurs qui m’ont précédés, de la communauté juive, ou, plus précisément, de la communauté des Juifs qui vivent en France ; alors, je me sens un peu plus à l’aise et je peux apporter peut-être, sinon une expérience, en tous cas un certain nombre de réflexions. J’ai été extrêmement interessé par ce qu’a dit le Rabin Gilles BERNHEIM et je pense qu’effectivement, bien que n’étant pas religieux, je peux adhérer à ce qu’il a dit : “égal respect pour la culture juive et la Thora”. Je crois, en effet, qu’être Juif c’est entrer dans un système culturel, et pas seulement dans un système religieux, ethnique ou biologique. Etre un Juif simplement parce qu’on est né d’une mère juive - à mon avis aussi parce qu’on est né d’un père juif, mais c’est une opinion personnelle - cela ne me paraît pas en soi suffisant. Il me semble qu’il faut y ajouter quelque chose et ce quelque chose qu’il faut ajouter, c’est un certain degré de connaissances. Nous sommes porteurs d’une histoire et nous sommes porteurs d’une culture. Peu m’importe que certains considèrent que cette culture est essentiellement religieuse. Moi, je m’accorde, à tort peut-être, le droit de lire la Thora en toute liberté ; et d’y trouver non seulement la relation d’un certain nombre de faits réels ou symboliques mais un enseignement éthique, un enseignement moral, un certain nombre de valeurs qui me paraissent fondamentales, éclairant ce que peut être la condition d’un Juif et me permettant de me sentir non seulement Juif par la naissance mais Juif par l’adhésion à ces valeurs, par l’adhésion à cette Histoire, à ce cheminement d’un peuple à travers les siècles. Si j’exclus la connaissance, si j’exclus un certain degré de connaissances, à ce moment là, mon judaïsme - ou ma judéité, pour reprendre le terme de MEMMI qui est sans doute plus juste - me paraît vide. Et, il me semble que l’un des problèmes qui se posent par rapport à l’horizon 2.000, c’est justement le contenu de l’identité juive dont sont porteurs un grand nombre de membres de cette communauté. Moi, je suis extrêmement frappée, par le fait que trop souvent cette identité est fondée sur deux éléments qui sont étrangers à la personne qui les considère comme des éléments fondamentaux de son identité. Je veux parler de la SHOA et je veux parler d’ISRAEL. Que nous gardions la mémoire de la SHOA, c’est une chose qui me paraît nécessaire, totalement nécessaire.
Mais qu’un individu, né après la SHOA vive son judaïsme à travers cet évènement qu’il n’a pas vécu, qu’il a reçu en pleine gueule après, et dont il a une appréhension, qui est totalement différente de celle de la plupart de ceux qui ont vécu cette période, ; que son identité soit formée essentiellement de cette mémoire et puis d’un attachement à Israël où il ne va pas ; c’est à dire de quelque chose à quoi il adhère intellectuellement mais qu’il n’intègre pas réellement dans son identité, je trouve que c’est extrêmement dangereux parce que cela représente à mes yeux une fausse identité, un vide profond. Un vide que certains essaient de remplir et à cet égard, il faut reconnaître que dans les milieux religieux notamment, que ce soit du côté du Rabinat, ou que ce soit du côté des Loubavitch, ou d’autres, il y a un effort qui est fait ; je ne suis pas étonnée, même si par certains côtés je le regrette, que cet effort rencontre des succès.
Il y a un autre élément qui me frappe : c’est ce qui m’apparaît comme une espèce de fausse course à la religiosité. Je suis un auditeur des radios juives, notamment le matin. J’ai suivi la progression qui m’a paru passionnante et qui est passée de Cacher à Cacher Beth Din à Glatt Cacher et à produit Chamour. Je pense qu’il y aura d’autres étapes encore. Je constate que le nombre des restaurants juifs augmente. Je constate aussi, de temps à autre, que tel et tel restaurant cacher ne l’est plus. Je n’ai pas l’occasion de constater que certains d’entre eux ont fermé leurs portes parce que je ne les fréquente pas assez pour les surveiller ; mais, là aussi, il me semble qu’il y a une espèce de phénomène superficiel. Et donc, quand j’essaie de réfléchir à cet Horizon 2000 de la Communauté, j’ai ce grand point d’interrogation de savoir comment nourrir ces jeunes, ces générations montantes, comment nourrir ceux qui vont être le pivot de la communauté en l’an 2000. Et, je n’ai pas beaucoup de réponses. Je suis heureux de ce regain d’intérêt pour les textes à travers les traductions. Je suis heureux d’apprendre qu’il y a de plus nombreuses possibilités d’apprendre l’hébreu et pas mal de gens qui fréquentent les cours. Je constate tout cela, je constate aussi, je l’ai déjà dit, l’effort des milieux religieux mais je pense que l’une des choses qui manquent à notre communauté, c’est la possibilité pour des jeunes de recevoir un enseignement des valeurs juives, des textes juifs, dans un cadre qui ne comporte pas de pression religieuse excessive. Je regrette, personnellement, qu’aujourd’hui la plupart des écoles juives soient des écoles dans laquelle la contrainte religieuse est forte. Et, je me permets de le dire parce que j’ai fréquenté le premier lycée juif qui a existé en France ; c’était l’École MAIMONIDE. Je l’ai fréquentée, comme vous vous en doutez, avant la guerre. Le Directeur de cette école, Marcus KOHN, était un homme religieux. Il portait une Kippa légendaire sur la tête, mais, à aucun moment, il n’a tenté d’exercer la moindre contrainte directe ou indirecte sur les élèves. On nous enseignait le TANAH ; on nous enseignait le TALMUD ; l’Histoire juive ; on a même tenté de nous enseigner à parler l’Hébreu - relativement peu. La nourriture était Cacher. Nous respections les fêtes juives, (notamment celle de Pourim qui était l’occasion de nous moquer de nos Professeurs et notre Directeur).
Vous le voyez, je pose plus de questions que je n’apporte de solutions. Et maintenant, je vais un peu parler des Institutions. D’abord, parce que lorsqu’on dit du mal des Institutions en présence d’un ancien Président du CRIF, il se pose toujours la question de savoir dans quelle mesure il est visé ou pas visé. Alors, moi j’accepte toujours l’idée que les Présidents des Institutions, doivent être comme l’a dit Gilles BERNHEIM, intelligents.
Je me suis souvent posé la question de savoir si je l’étais suffisamment ou pas. Mais, je voudrais surtout souligner le fait que les hommes qui dirigent les Institutions ne se sont pas emparés de ces postes par la force. Les Institutions sont à l’image de leurs militants. Or, les militants ne représentent qu’une très faible partie de la communauté juive. Les Institutions sont le reflet de ceux qui y adhèrent et les dirigeants de ces Institutions sont aussi dans une certaine mesure le reflet de leurs militants. Et quand il ne le sont pas, ce qui souvent a été mon cas, on se réjouit beaucoup lorsqu’ils s’en vont et on les remplace par quelqu’un qui correspond mieux à l’idée que les militants se font de celui qui devrait les diriger. Gilles BERNHEIM a dit, et il a raison, qu’on ne peut pas être Juif sans une communauté. Nous avons besoin de cette Communauté. Et donc si nous avons une communauté, nous avons forcément des Institutions communautaires et nous ne pouvons pas, nous n’avons pas le droit de critiquer ces Institutions, si nous n’avons pas fait l’effort d’y entrer, si nous n’avons pas essayé d’entraîner des gens, essayé justement de faire en sorte que ces Institutions soient les plus représentatives possible et qu’elles honorent la Communauté. Parlons tout de même de quelques unes de ces Institutions : Il y a une crise au Consistoire. Cette crise existe essentiellement au niveau du Consistoire de Paris. Elle est d’ailleurs un peu le résultat de la volonté démocratique du Consistoire, qui a été de tout temps l’une des rares organisations dont les adhérents étaient appelés à élire les dirigeants. Je suis moi-même le fils et le petits-fils de membres du Consistoire et je me souviens, dans ma jeunesse, d’avoir assisté à une réunion électorale au cours de laquelle mon père a été appelé à présenter ses idées en tant que candidat au Consistoire. Simplement, à cette époque là les candidats correspondaient au nombre de sièges à pourvoir. Il n’y avait généralement pas de candidat d’opposition ; et donc, les choses se passaient très calmement et les électeurs représentaient une faible partie de l’électorat potentiel. Il y a eu, après la guerre de 1939/1945, une ou deux tentatives de formation d’une opposition. Elles ont échoué. Puis, il y a eu, il y a maintenant deux ans, une tentative qui a réussi. Et, aujourd’hui, le Consistoire de Paris est l’objet de disputes très profondes. Car il y a un groupe qui ne représente pas à l’évidence la majorité des membres du Consistoire mais qui a représenté à un moment donné la majorité des électeurs. Il occupe le terrain et il l’occupe d’une manière qui choque beaucoup de gens. Mais, en dehors de cette organisation, qui n’est pas sans importance, je crois qu’en ce qui concerne les autres structures, elles représentent encore très largement un espace où chacun peut s’exprimer. Je crois qu’on ne peut pas prétendre que le Fonds Social Juif Unifié ne soit pas ouvert à toutes les tendances. Il y a parmi les dirigeants de cette organisation, des Juifs de toutes les tendances possibles de la communauté - peut-être pas encore de représentant des Loubavitch. Quant au CRIF, je dirais là aussi que statutairement il y a à peu près toutes les organisations représentatives sur le plan national et je n’ai pas connaissance que l’on ait refusé à une organisation, pour une raison de tendance idéologique, d’entrer au sein du CRIF. On a peut-être refusé certaines organisations parce qu’elles n’étaient pas représentatives au plan national, mais certainement pas pour des raisons idéologiques. Donc, je voudrais, de ce point de vue là, peut-être vous rassurer et vous dire qu’il y a aujourd’hui au sein de la Communauté des Institutions qui font leur travail le mieux possible, qui regroupent des hommes de bonne volonté lesquels consacrent beaucoup de temps, beaucoup de leurs loisirs, même au-delà de leur loisirs, à essayer de faire marcher un certain nombre d’activités communautaires. Que tout cela ne soit pas parfait, j’en conviens volontiers mais encore une fois, pour critiquer, il faut y venir. Je rappelerai de ce point de vue là quelque chose qui m’a beaucoup frappé : à plusieurs reprises, j’ai tenté de persuader des intellectuels juifs, non pas d’entrer au CRIF, parce que statutairement cela n’était pas possible, mais d’essayer de se regrouper ; et je leur disais « le jour où vous vous serez regroupés, le jour où vous organiserez un débat, en tant que représentant du CRIF, je viendrais débattre avec vous, et si ce débat peut se prolonger, j’essaierais qu’il y ait un débat entre les intellectuels et les dirigeants du CRIF ». Et bien, peut-être ne me suis-je pas adressé aux meilleurs intellectuels, en tout cas je me suis adressé à ceux qui me paraissaient à la fois désireux d’agir dans la communauté et représenter une valeur. Et je n’ai jamais pu obtenir d’eux qu’ils se rencontrent parce que il y avait entre eux tellement de différences, sinon de jalousie, que l’idée que l’un d’entre eux puisse convoquer les autres ne pouvait pas fonctionner. Ils n’avaient pas tellement envie de se rencontrer pour travailler ensemble ; à la rigueur pour débattre mais pour travailler ensemble, non. Donc, j’aurais tendance à dire qu’il y a aussi quand il s’agit de l’intelligence de la Communauté une certaine carence des Intellectuels de cette communauté qui sont les porteurs de cette intelligence. Encore un mot, j’ai écouté l’orateur qui m’a précédé, Serge BRODOWICZ. J’ai très bien compris ce qu’il a dit en ce qui concerne le fait que la Halakha, une fois qu’elle a défini le Juif, ne quantifie pas et ne dit pas il est bon ou mauvais, il est 10%, 50 % etc. Mais là, permettez-moi de vous dire que vous avez tapé à côté du problème. Le vrai problème qui est posé à la communauté juive et qui a été évoqué par Albert MEMMI se situe à la marge de la communauté. J’ai participé à un débat dans le cadre de JUDEOSCOPE : le problème des mariages mixtes, lorsque c’est le père qui est Juif et pas la mère ; et pourtant, les statistiques l’indiquent, les enfants ont plus souvent envie de rester juifs lorsque c’est le père qui l’est que quand c’est la mère qui est juive. C’est un problème à côté duquel on n’a pas le droit de passer. On n’a pas le droit de passer parce que c’est aussi l’avenir de la Communauté juive qui est en jeu. Le fait que l’on refuse d’en débattre pose un problème. Et le problème est le suivant à mes yeux : au fond, les Rabbins sont les porteurs, les interprètes de la Halakha ; en tous cas, ils réclament ce rôle et considèrent qu’au sein des communautés, c’est à eux de le jouer. Les Rabbins se refusent à examiner ce problème et à l’examiner aussi dans la perspective historique, (parce qu’il ne semble pas que cette règle de la mère juive soit née avec les premiers Juifs). Il semble qu’il y ait eu d’autres traditions. Peut-être même que les Rabbins ont eu des raisons très profondes, à une certaine époque, d’introduire des règles de ce genre. Mais si l’effort de réflexion n’est pas fait, si l’effort d’examen n’est pas fait, il va se créer des Juifs qui seront totalement en dehors de la Halakha avec le risque que la Communauté éclate, entre les « Juifs-Juifs » - expression qui a déjà été utilisée, et des Juifs que certains ne considéreront pas comme Juifs, mais qui se considéreront eux comme Juifs. C’est un problème qui est extrêmement important car dans une communauté, il y a des pratiquants, des non pratiquants mais dès lors qu’une fraction de la communauté exclut une autre fraction de la communauté - et c’est à cela que faisait allusion Albert MEMMI, je le suppose tout au moins - à ce moment-là l’éclatement de la Communauté existe en puissance. A tout moment un schisme extraodinairement dangereux peut survenir, dont les Juifs religieux diront qu’il n’est pas grave car eux continueront la tradition et considéreront qu’ils sont eux la Communauté juive, mais il y aura des forces perdues, des hommes perdus.
Des hommes qui vraisemblablement porteront pendant longtemps la blessure d’avoir été chassés, d’avoir été exclus. Encore une fois je crois que c’est dans ce sens là que Albert MEMMI parlait d’exclusion. Et je voudrais en terminant dire que je suis très heureux qu’il y ait aujourd’hui des efforts faits parmi ceux qui se disent laïques pour se regrouper, pour s’organiser et essayer à travers leurs activités de renouer, eux aussi, avec la connaissance du Judaïsme. Je lis assez attentivement les brochures que je reçois et je constate qu’il y a chez eux aussi une sorte de retour aux valeurs juives. Ce qui prouve bien, à mon sens, qu’il y a effectivement de nombreuses manières d’être Juif et que ce qui est important pour l’avenir de la Communauté, c’est qu’elle se considère comme ouverte à toutes ces manières d’être Juif.
Je voudrais enfin ajouter encore un mot (pour faire suite à une discussion des précédents intervenants)1 : le mot « tolérance » existe dans l’Hébreu moderne ; cela se dit « sovlanout » et la racine de « sovlanout » c’est « Lisbol », ce qui signifie « souffrir », « supporter ». Il faut savoir supporter les autres même au risque d’en souffrir pour qu’il y ait tolérance et, donc, démocratie.
Note de la rédaction↩︎