Elle était heureuse. Elle venait de s’inscrire à sa dixième Unité de Valeur. Elle avait soigneusement rempli le formulaire : Nom… BORNSTEIN (en lettres capitales). Prénom… Laurence. Née en… Etc… Etc… Elle regardait les autres étudiants autour d’elle. Tous, ils semblaient anxieux, préoccupés de leurs choix. Elle, elle était heureuse. C’est vrai qu’ils étaient, dans l’ensemble, plus jeunes qu’elle. En réalité, elle avait pensé : je suis plus âgée qu’eux. Mais est-ce qu’on prête attention aux mots qui tournent dans votre tête n’importe comment, à ces petites voitures du dedans qui n’obéissent à aucun code de la route ? Elle était heureuse. Il n’y avait plus une seule fenêtre libre dans son emploi du temps. Toutes ses heures étaient maintenant occupées, enfin… Là encore, sa pensée avait failli utiliser le mot « grillagées », à cause de cette manie qu’elle avait de quadriller les cases horaires libres sur la page de garde de son classeur.

— Il reste encore des places ?

Une gamine d’à peine 20 ans l’interpellait avec cette désinvolture que donne la certitude d’appartenir à la même génération. Et comme toujours, dès qu’on se rendait compte de la trentaine qu’accusait son visage, on se reprenait.

— Oh ! pardon, je…

— Non, non, de quoi t’excuses-tu ? Je pense qu’il reste encore de la place dans l’U.V. d’Expression Corporelle.

Elle rajouta, pour indiquer à l’autre qu’elle en « était » :

— C’est celle où je viens de m’inscrire.

— Combien d’heures elle fait, par semaine, cette U.V. ?

Laurence regarda sa feuille :

— Trois heures. Attends, c’est ça trois heures, et maintenant, c’est chouette, je suis prise à temps plein.

Elle se surprit à rougir de cette confidence faite à une inconnue, dans un langage qui n’était pas le sien. Les mots « à temps plein » virevoltèrent dans sa tête. Comme des papillons, se dit-elle. Mais elle n’arrivait pas à décider s’ils étaient des papillons de nuit ou de jour. Elle tourna la clé de contact de la petite Fiat. Elle était heureuse. Des papillons ! des papillons ! qu’est-ce que je vais chercher là ? Allons, disons que ce sont des papillons de jour. L’année serait riche, et peut-être qu’une fois la licence obtenue… oui, pourquoi pas ? peut-être l’enfant. Un enfant. Une onde de chaleur monta de son ventre vers son visage. Comme d’habitude, il lui fallut quatre ou cinq essais avant que le moteur s’emballe. Comme d’habitude, elle pensa : je téléphonerai au garage demain. Comme d’habitude, le lendemain c’était samedi, samedi c’était Judas, Judas c’était un autre rythme, un autre aspect des meubles, des tapis, des heures. L’homme qu’elle aimait. L’homme qui l’aimait. Celui qui demandait distraitement, parfois même sans la regarder : tu ne t’es pas trop ennuyée ? À croire qu’il la prenait pour un de ces personnages des pièces de boulevard qui ont leur journée poinçonnée par les courses aux « Galeries », le coiffeur rue Saint-Honoré, et la séance de gym aérobic. Comme d’habitude, il allait dormir tard, s’éveiller en souriant, avaler un café noir et brûlant, s’enquérir des principaux téléphones de la semaine, puis il demanderait quand même comment ça marchait à la fac. Comme d’habitude, elle dirait que ça marchait au poil, et elle rajouterait, pleine de fierté, mais l’air de ne pas y attacher trop d’importance : tu sais, je me suis inscrite en Expression Corporelle, une U.V. où il n’y a pas grand monde, parce que les gens croient qu’il s’agit de culture physique, et je n’ai plus une minute à moi, presqu’aussi prise que toi !

— Je ne te le souhaite pas, ce n’est pas drôle chaque jour, tu sais !

L’homme qu’elle aimait et qui restait pour elle lointain, étranger, fermé, comme ces maisons secrètes dont on ignore si les fenêtres en sont rouillées, les portes bloquées par quelque code qui vous est affreusement inconnu. Oh ! Judas était toujours plein d’attentions pour elle, il avait la voix, le mot justes, le geste qu’il fallait, mais comment dire ? un rien, un petit rien flottait entre eux, un non-dit pas dramatique du tout, simplement un territoire qu’ils ne partageaient pas, un endroit où il ne pouvait ou ne voulait la conduire. Il suffisait d’un coup de téléphone du cousin Samuel, de la proximité d’une fête, d’un repas, surtout, d’un repas chez sa mère Golda, et elle se retrouvait absente, gommée, comme vidée de sa propre culture qu’elle se mettait à trouver fade et inconsistante. Comme chaque fois qu’elle repensait à sa vie avec Judas, le mot « mixité » la gifla méchamment. Et comme chaque fois que ce mot l’assaillait, elle se sentit humiliée. À la Nation, la circulation devenait paroxystique. Les voitures semblaient imbriquées les unes dans les autres dans un déferlement inutile de décibels et de gaz carbonique. À croire que, le vendredi soir, tout Paris voulait habiter en banlieue. Elle soupira, et augmenta le volume de la radio, ce qui, presque immédiatement, l’agaça. Elle coupa l’émission, cherchant dans le rétroviseur un reflet de ses cheveux. Elle les trouva ternes, mal brossés. Décidément, sa bonne humeur de l’après-midi fondait à vue d’œil. Vendredi soir. Elle aurait tout le temps de se doucher, de se coiffer, le train de Judas n’arrivait qu’à 20 heures 30. Évidemment, elle s’éloignerait un peu lorsque Judas donnerait l’inévitable coup de téléphone à sa mère. Il y aurait les gestes inconscients de ses mains, les mimiques du visage, les mots murmurés à voix basse, enfin, quoi, c’était le petit territoire, le jardin secret où elle n’avait pas accès. La voix de Judas retrouvait, dans ces instants-là, comme une sonorité d’enfance, une douceur très particulière, comment dire, un souci de comprendre, de ménager, et des mots, soudain, s’intercaleraient dans son français soigneux, des mots de cette autre langue qui la terrifiait littéralement, pour leur connotation dans son subconscient de tout un pan de la vie de Judas où elle n’était pas. « Mamélé, disait-il de cette voix douce, douce, Mamélé, comprends-moi ! » Le yiddish l’excluait, la rejetait brutalement dans cette terrible banlieue de la mixité, loin d’un Judas qui n’avait plus même regard, même voix. Elle se mettait alors à le regarder sans un mot, intensément, comme pour appeler cet étranger debout à ses côtés, dans la seule langue qui leur devenait commune : le silence. Et dans ces moments-là, on allait jusqu’à la croire raciste. Mais elle se faisait sûrement des idées. Elle exagérait injustement cette histoire de langue. Ce n’était pas le yiddish qui était la cause de ce qu’elle n’arrivait pas à définir tout à fait, même toute seule dans sa voiture. Non, les choses se situaient derrière les yeux de Judas, derrière cette porte fermée dont il avait la clé, une clé qu’il conservait soigneusement avec une violente douceur, derrière ces années irréversibles, ces heures, ces saisons de l’enfance durant lesquelles Judas s’était construit, durant lesquelles il était devenu l’homme qu’elle avait choisi et qu’elle aimait. Et l’homme qu’elle aimait ne pouvait pas lui dire, ne lui disait pas : « Laurence, tu te souviens quand… », ou bien, « tu sais bien que le gefilte fish de ma mère est plus… ». Il se taisait, avec une immense tendresse, mais il se taisait.

Elle était arrivée dans le bois de Vincennes, tout magnifié par le mois d’octobre. Les feuilles ne se décidaient pas à mourir tout à fait. Le vent froid du soir, comme un chat invisible, chapardait les plus sèches, et les roulait un instant sur la route, avant de les abandonner comme des oiseaux morts. L’heure peut-être, la nuit qui venait, ces feuilles mortes, elle eut soudain un grand coup au cœur, une vague d’ombre. Mais non, elle était heureuse, heureuse. Elle rentrait à la maison, Judas serait là cette nuit. Pourquoi s’était-elle perdue dans ces élucubrations stupides et inutiles ? L’essentiel restait tout ce qu’elle partageait avec lui, cette année d’études, aussi, qui l’attendait. L’essentiel était qu’elle n’avait plus une minute à elle, qu’elle essayerait d’arracher au moins neuf U.V. sur dix. La licence, c’était sûr, elle l’aurait l’an prochain. Elle rêva un instant sur le contenu mystérieux de cette « Expression Corporelle », qu’elle avait choisie un peu au hasard, revit le visage de l’étudiant qui s’était inscrit avant elle. Une sorte de vieux jeune homme, et elle s’était demandé si sa barbe refusait de pousser ou ne se décidait pas à disparaître totalement. Il avait eu une sorte d’indécision pour remplir la fiche, la main elle-même semblant réfléchir et se poser des questions, la démarche hésitante vers la sortie. En fait, quelque chose qu’elle avait ressenti elle-même, un sentiment d’à quoi bon. Elle chassa le souvenir avec agacement.

La petite voiture pénétra dans Nogent à faible allure. Dire qu’elle avait détesté cette banlieue au début ! Comment peut-on vivre sans la silhouette du Panthéon, sans les quais sous la pluie, vers Notre-Dame ? Il avait fallu l’absolue placidité de Judas, cette façon qu’il avait, de dédramatiser, de redonner aux choses leur dimension quotidienne, petite parfois, mais rassurante. D’autres habitudes s’étaient confectionnées, d’autres regards s’étaient tissés avec les gens, cette complicité qui naît de l’attente chez le même boucher, ou devant le même arrêt d’autobus. Oui, un petit pays plutôt qu’une banlieue.

Judas ne serait là que dans une heure et demie ou deux. Elle soupira, arrangeant rapidement une mèche de cheveux dans le rétroviseur. Trois mois que cette commande de Bourges le tenait éloigné pour la semaine. Une maison de la culture à décorer. Trois mois. Et avant, il y avait eu cet horrible manoir du côté de Rennes, un gros ponte de l’immobilier. Alors, là, il lui était arrivé de rester quinze jours d’affilée. Ah ! elle n’allait pas gâcher son humeur de tout à l’heure. Judas serait là pour le dîner, c’était cela qui importait. Dimanche, ils avaient cette invitation chez les Ponge à Fontainebleau. Elle aimait bien Catherine, pourtant très popote, presque mémère. Et Henry aussi, une sorte d’associé de son mari, quand il ne parlait pas boutique avec Judas, était très agréable, plein d’humour, parfois. Voilà, c’était tout ça qu’elle partageait, une pièce de temps à autre, un ciné, et ce projet d’aller à la neige, pas avec les Ponge, évidemment, parce qu’ils choisissaient toujours la période de Pâques, et Judas à Pâques, enfin… Pessah, disait-il, ce n’est pas possible ! Allons, allons, tout allait bien, Judas était drôlement lancé maintenant. Plus de problème d’argent. Il lui parlait moins, enfin ce qui s’appelle parler, mais il faisait toujours bien l’amour. Le samedi et le dimanche. Tout allait bien. Elle allait présenter sa licence de psycho l’an prochain. Peut-être se décideraient-ils pour l’enfant, juste après. Enfin, c’est ce qu’il avait dit déjà il y avait cinq ou six ans, puis l’an dernier encore. Un enfant. Judas avait eu une curieuse question lorsqu’elle en avait parlé la première fois : « et si c’était un garçon ? » Son visage, soudain, avait reflété une absolue anxiété.

Elle en était restée interdite, comme foudroyée par un danger qu’elle ne parvenait même pas à définir. Ah ! elle se serait giflée ! pourquoi se laissait-elle entraîner dans ces supputations alors qu’elle était heureuse ? Elle n’avait plus une minute à elle dans la semaine, elle allait avoir des cours passionnants tous les jours.

Elle rangea la voiture à une centaine de mètres de la maison. Un petit crochet à la boulangerie, la charcuterie juste à côté. C’est en revenant qu’elle aperçut le couple, lui en pull et blouson, la trentaine bien engagée, elle, un de ces ensembles « jeans » délavés, qui ne coûtent pas une fortune, mais tout de même. Lui, tenait assez comiquement une baguette de pain sous le bras, elle un filet à provisions en ficelle. Leurs deux mains libres se serraient sans violence, comme posées l’une dans l’autre, et elle songea à ces corbeilles de fruits en forme de barque, où les pommes ne semblent pas prisonnières. Un couple.

Ils étaient debout devant la grande librairie du coin, enfin la Maison de la Presse, avec les journaux pêle-mêle, les livres, les disques. Deux inconnus nés du hasard des heures. La jeune femme montrait du doigt un album de disques ou un livre, et on voyait, dans le reflet de la vitrine, bouger ses lèvres, comme une fleur d’eau. Lui souriait. Puis, se tournant vers elle, il l’embrassa légèrement, avec ce naturel que confère la laine. On aurait dit un frère et une sœur, enfin presque. Ils repartirent de ce pas tranquille et confiant que donnent un terrain plat et beaucoup de temps devant soi.

Elle regarda le couple marcher devant elle, les mains toujours jointes, dans une stupéfiante aisance. Ils s’arrêtèrent à nouveau, cette fois devant la boutique du fleuriste. La jeune femme se pencha, prit un bouquet de rien du tout, un de ces bouquets de bord de trottoir qui trempent toute la journée dans de petits vases de métal vert, entra pour payer, puis ressortit, un sourire offert, il n’y avait pas d’autre mot, un sourire offert sur son visage. Lui, de nouveau, effleura ses lèvres, et ils repartirent, toujours la main dans la main. Une scène simple, sans excès aucun, sans ostentation. Debout contre la portière de sa voiture, Laurence les regarda s’en aller, et, sans même s’en rendre compte, elle se mit à pleurer. Les larmes sortaient d’elle sans retenue, sans raison. Les gens se retournaient sur elle, étonnés de ces larmes lisses glissant sur un visage qui, en somme, ne pleurait pas.

Elle pleurait encore, chez elle, une heure plus tard, ces larmes d’eau, organiques, comme sans contenu affectif, des larmes pour les oignons, quand résonna le timbre de l’entrée, les deux coups brefs de Judas. Elle essuya vite son visage inondé. Enfin quoi, il fallait lui annoncer avec joie, à Judas, cette inscription à l’Unité de Valeur d’Expression Corporelle.

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