Zishe Weinper

Né le 15.03.1893 à Trisk en Volhynie. Mort le 27.01.1957 à New-York.

Pourquoi ?

Chacun de nous parfois est une branche
Que le vent fait frémir,
Parfois, on est un peu d’écume
Qui passe aveuglément
Sur l’abîme des mers,
Mais dans son rêve,
Chacun de nous est un navire
Qui avance et se bat
Furieux, aveugle, avec le vent.

En duel le jour et la nuit,
Ici nous coupons une corde,
Là nous rejetons un regard,
Et très souvent nous arrachons
Dans notre jardin une rose
Que nous-mêmes nous piétinons.

Tel est l’ordre
Maintenant des jours et des nuits.
On vous crie : c’est permis,
Il doit en être ainsi,
Mais bien souvent nous pleurons de douleur,
Pourquoi doit-il en être ainsi ?

Traduction de Charles Dobzynski dans Le miroir d’un peuple (Gallimard).


Moshe Kulbak

Né le 20.03.1896 à Smorgon (Lituanie). Mort le 17.07.1940 dans un camp d’internement soviétique.

Raïssin (Biélorussie) — fragments

A. Le grand-père et les oncles

Oh ! mon aïeul de Kobilnik est un juif ordinaire,
Paysan en pelisse avec sa hache et son cheval,
Mes seize oncles, comme mon père,
Simples juifs, juifs pareils à des mottes de terre,
Qui poussent le bois sur le fleuve, qui traînent les troncs des forêts,
Et toute la durée du jour on a trimé comme des serfs,
Ensemble on prend le repas du soir dans la même écuelle,
Et dans les seize lits on s’écroule comme des gerbes.
L’aïeul, oh ! l’aïeul, il a peine à grimper tout seul sur le poêle,
Le petit vieux s’est assoupi tout à l’heure au bord de la table,
Mais ses pieds, ses pieds savent bien d’eux-mêmes là-haut le porter,
Les solides pieds de l’aïeul, serviteurs depuis tant d’années.

B. On fauche le foin

Dans les champs commence déjà la marée des brumes d’automne,
Et l’aïeul sort dans le fouillis faucher le foin,
On était dès l’aube grisés, véritables violoneux,
Et l’on se déployait dix-huit, l’aïeul en tête, en avant, marche !
Dos droits, dos courbés, sifflement pareil aux éclairs sur les mares.
« Pour un quignon, disait l’aïeul, il faut, mes enfants, que l’on sue. »
Les faux scintillantes sifflaient, manteaux tombés, membres velus
Comme les arbres chevelus, un vieux père et dix-sept frères
de son sang.

Traduit par Charles Dobzynski dans Le miroir d’un peuple (Gallimard).

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