Bien que me refusant à faire de ce premier éditorial de Plurielles, un article de la circonstance, j’ai pourtant été conduit à l’écrire à partir d’un événement particulier.
J’assistais, à la fin du mois d’octobre, à la conférence que donnait Elie Wiesel sur le thème : la Mémoire contre l’Oubli. Ce n’était pas, à vrai dire, une conférence ex cathedra, mais plutôt une soirée organisée à la Sorbonne dans le cadre d’un colloque (3ème du nom, je crois) sur la réussite dans la cité, soirée au cours de laquelle le prix Nobel avait accepté d’être interrogé sur le sujet choisi par lui, et de répondre à toutes les questions qui lui seraient posées, et par le public, et par des groupes d’étudiants sélectionnés dans des Écoles de Commerce ou à l’Université Dauphine.
L’amphithéâtre Richelieu avait été littéralement pris d’assaut par un public de tous âges et de tous horizons. Une étudiante posa à Elie Wiesel la question suivante :
– Monsieur Wiesel, est-ce que le fait de ne pouvoir oublier les questions que la Shoa vous pose depuis la fin de la guerre, ne fait pas obstacle à votre travail d’écrivain ?
Il y avait, dans cette question, autant d’innocence et de candeur juvénile que d’ignorance et de cécité.
Elie Wiesel répondit que le questionnement, souvent sans réponse, qu’il avait de la Shoa était le fondement même de son œuvre, qu’il écrivait non pas pour « oublier », mais pour maintenir le souvenir, non pas pour gommer le malheur qu’avaient enduré les juifs de vivre et de mourir dans l’Europe du 3ème Reich, mais pour pérenniser les enseignements que tout malheur engendre, et, a fortiori, celui-là, qui fut un événement unique dans le déroulement « historique » de toute l’humanité.
J’ai volontairement commencé ce premier éditorial de la revue de l’AJHL, association, je le rappelle, laïque et humaniste, en citant cette anecdote pour plusieurs raisons :
Tout d’abord, on ne peut nier le fait qu’Elie Wiesel soit un écrivain habité par l’idée de Dieu, un croyant, quoi, qui dialogue avec lui, c’est lui-même qui le souligne.
Et par exemple, il continue inlassablement de l’interroger, même si ce qu’on a appelé « le silence de Dieu » à et après Auschwitz, reste une énigme sans réponse libératrice.
Je donne cette précision parce que notre judéité, je veux dire la judéité de tous les juifs, contient et le judaïsme de Maïmonide et celui de Freud (je dis cela pour faire image), et que ce n’est donc pas manquer à ses engagements laïques que de citer Wiesel ou même le Maharal de Prague.
Deuxièmement, la question qui a été posée à Elie Wiesel contient un des fondements de l’existence et du fonctionnement de notre association, à savoir comment continuer à vivre sans oublier hier, comment continuer à vivre en projetant demain.
La troisième raison, directement liée à cette question posée par la jeune étudiante de Dauphiné, est une phrase prononcée dans une petite ville pourtant très éloignée géographiquement de la Sorbonne. Cette phrase était à peu près la suivante, et je vous prie de m’excuser de ne pouvoir vous en donner l’exacte transcription :
« Vous êtes, monsieur, de confession juive. votre pays est donc Israël. Comment expliquez-vous alors les violences qui ont lieu dans les territoires occupés de Palestine ? »
Je ne veux relever dans cette question, ni sa composante de provocation, ni la réalité de son contenu, tout simplement parce qu’elle a suscité en moi des réflexions bien plus fondamentales que politiques ou anecdotiques. (Il se trouve d’ailleurs qu’une question similaire a été aussi posée à Elie Wiesel ce soir-là).
Ce que je veux dire, d’emblée, c’est que cette question a été formulée en allemand, par un député allemand, au Président de la communauté juive d’Allemagne, venu rendre visite à la ville de Rostok, dans le but d’amoindrir la tension consécutive aux violences honteusement racistes qui s’y étaient déroulées. Je rappelle que ces violences, à l’heure où j’écris ces lignes, ont été quand même condamnées par le Chancelier Helmut Kohl d’une part, et d’autre part, par la manifestation contre la xénophobie et la discrimination, qui a regroupé plus de 300000 personnes. Je pense, quant à moi, que le racisme, feutré ou avéré, reste la onzième plaie d’Egypte.
Malheureusement, elle a atteint le monde entier, et ceux qui la propagent continuent de frapper, comme toujours, aux endroits qui font le plus mal.
En second lieu, cette question, si grossièrement posée par le député allemand, impliquerait que l’on doive reconnaître ou rattacher la nationalité à la croyance sinon à la confession. Dans ce cas, en ce qui concerne la France, par exemple, on serait en droit d’y dénombrer 3 ou 4 « nationalités » françaises, à tout le moins. Mieux, on serait fondé à exiger que tous les chrétiens du monde aillent vivre sur la terre où naquit, enseigna et mourut Jésus. Le fameux problème du Moyen-Orient deviendrait alors tout simplement un insoluble problème planétaire. Sacrée pagaille, sinon pagaille sacrée, non !
Enfin, faire de tout juif, pratiquant ou non, (et je crois savoir que le Président de la communauté juive d’Allemagne n’est justement pas pratiquant), faire de tout juif, dis-je, et donc de ce juif allemand un citoyen israélien, relève, chez ce député, non seulement de l’antisémitisme le plus primaire, mais aussi d’une ignorance somptueuse de l’Histoire même de son pays. Le poète Heine aurait-il été israélien, aujourd’hui ? et l’écrivain autrichien Stefan Zweig, qui s’en alla mourir volontairement au Brésil ? et Geoges Heinein, poète d’Egypte, aurait-il chanté sa terre natale… en Israël ? Faudrait-il faire un israélien du français Marcel Proust, du suisse Albert Cohen, de l’allemand Albert Einstein ? faudrait-il, faudra-t-il associer le Spinoza d’Amsterdam à la Jérusalem d’aujourd’hui autrement que par le truchement de la judéité dans laquelle, justement, Jérusalem est incluse ?
En réalité, chacun des créateurs que je viens de nommer, qu’ils fussent nés depuis longtemps ou non dans leurs pays respectifs, ont été simplement confrontés à cette nécessité, pour se prémunir contre les effets nocifs, et hélas, parfois mortels, d’une société qui voulait les rejeter, de devoir en gravir les marches successives, et, quand ils le pouvaient, jusqu’à la plus haute. Même lorsque ces créateurs, à l’instar de Freud ou de Kafka, par exemple, ne se réclamaient pas ouvertement de la communauté juive. N’oublions pas, pour autant, que pour beaucoup d’entre eux, ils ont eu aussi à affronter ce qu’on appelle aujourd’hui le lobby institutionnel, au sein même de cette communauté, lobby qui avait prononcé contre eux le verdict de l’assimilation, et jeté l’anathème de l’exclusion (voir Spinoza).
L’immense majorité des juifs qui vivent en France aujourd’hui, ceux qui vivent avec Dieu, comme ceux qui vivent simplement à côté de lui ou ceux qui vivent sans lui, partagent tous ce point commun, qui, à force d’être répété, devient un lieu commun : ils sont tous des êtres juifs.
Association laïque et humaniste, nous ne sommes partisans d’aucun anathème. Nous savons que nous faisons partie d’un tout, que dans ce tout, nous avons la chance d’être porteurs d’une musique que nos parents, nos livres, notre histoire, nos joies et nos malheurs nous ont léguée. Cette musique est elle-même multiple et diverse, mais elle est aussi différente de celle que les contemporains de Pépin le Bref, ont déposée dans la tête de jeunes bourguignons ou mélangée au lait de bébés bretons. Parfois les deux musiques se mélangent, parfois pas. Et ce n’est pas déchoir pour la Loire que de recevoir les eaux de l’Allier, non plus que pour l’Allier que d’aller enrichir les eaux de la Loire.
Cela n’empêche aucun des deux fleuves d’avoir son cours à lui. Cette image, pour classique qu’elle soit, peut aussi convenir aux rapports qui existent ou devraient exister entre ceux, dans notre communauté, qui croient au ciel et ceux qui n’y croient pas.
Nous nous exprimons dans la langue qu’ont utilisée et Molière et le capitaine Dreyfus. Apportons donc au pays dont nous sommes les citoyens les musiques qui nous construisent, et accueillons avec respect et amour les parcelles du magnifique cadeau universel que représente la France, et vous verrez que nous aurons encore de la place pour d’autres musiques. Pourquoi pas celles du Groenland, par exemple ?
Vivre au grand jour aussi bien notre judéité que notre citoyenneté, voilà qui devrait être, pour nous laïques, notre profession de foi. Si je puis dire.