TU ES HOMME ET A L’HOMME TU RETOURNERAS

La mort à la guerre commence quand un jeune homme descend l’escalier.

La mort à la guerre commence quand on ferme une porte en silence, la mort à la guerre commence quand on ouvre la fenêtre pour voir.

Ne pleurez donc pas celui qui part, mais celui qui descend l’escalier de sa maison, ne pleurez pas celui qui met les clés dans sa dernière poche.

Pleurez pour la photo qui se souvient à notre place, pleurez pour le papier qui se souvient, et pour les larmes qui ne se souviennent pas.

En ce printemps, qui donc se lèvera et dira à la poussière : tu es homme et à l’homme tu retourneras.

QUATRE POEMES DE GUERRE ET DE PAIX

1

Dans un petit jardin, proche de ma maison, les noms des soldats morts sont gravés les uns sous les autres sur une stèle de marbre en lettres claires, comme le nom des locataires à l’entrée d’une grande maison vide.

2.

Je pense au garçon aux cheveux rouges tombé ici, et à sa femme enrouée.

Je pense à la femme enrouée de l’homme tombé il y a des années.

Et je pense à la femme enrouée qui est maintenant une femme muette.

Le véritable avortement est celui de la mort à la guerre : contre lui on ne proteste pas.

3.

Un jour une bombe a éclaté près du boucher : la viande saignée a été saignée une fois de plus, mais il n’y a déjà plus de peine ni presque plus de sang.

4.

Je suis un raciste de la paix : les yeux bleus tuent, les yeux noirs massacrent, les cheveux frisés égorgent, les cheveux lisses bombardent, les peaux mates dépècent ma peau, et les peaux blanches versent mon sang.

Seuls ceux qui n’ont pas de couleur, seuls les transparents sont bons, qui me laissent dormir la nuit en paix et apercevoir le ciel à travers eux.

Yehouda Amichaï

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