Annie Goldmann romancière et essayiste, enseigne le cinéma à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.

Dans sa période du muet le cinéma a abondamment utilisé les épisodes et les personnages de la Bible pour en tirer des films populaires à grand spectacle. L’Arche de Noé, Moïse, la reine de Saba, Sodome et Gomorrhe, Samson et Dalila, David et Goliath, seront les sujets favoris, repris plusieurs fois par des cinéastes parfois obsédés par ce genre, comme Cecil B. DeMille. Mais dans l’immense production hollywoodienne et italienne des peplum en tous genres, les thèmes bibliques sont loin d’occuper quantitativement la première place. L’histoire antique, romaine en particulier, est davantage source d’inspiration, avec le cataclysme de Pompeï, les turpitudes des empereurs, les guerres légendaires de Rome et de Carthage, Hannibal et Scipion, et surtout les amours de Cléopâtre de Pompée à Antoine et même jusqu’à Octave. Car si la vérité historique est respectée en apparence, elle n’est pas toujours vrai semblable.

L’avènement de la couleur, dans les années cinquante, va provoquer une recrudescence de ces productions, car la reconstitution des monuments, des paysages, des costumes, les scènes de foule et les grandes catastrophes naturelles - morceaux de choix dans ces films- acquéraient une force impressionnante avec les nouveaux moyens du Technicolor. Les grandes stars internationales vont complaisamment prêter leur visage aux personnages mythiques et faire frémir les foules au milieu de grandioses reconstitutions. L’éblouissante Ava Gardner n’est-elle pas l’image même de Sarah dont la beauté est instamment proclamée dans la Bible! La sensualité d’Hedi Lamar n’absout-elle pas les faiblesses de Samson- Victor Mature? et Salomon peut-il résister aux séductions d’une Gina Lollobrigida déguisée en extravagante reine de Saba ? Cependant, la morale puritaine de l’époque gardait ses droits et imposait des stratagèmes parfois puérils pour ménager la pudeur supposée des spectateurs. C’est ainsi que le fameux bain de Bethsabée aux pieds du palais de David est filmé en transparence par Henry King ( 1951 ) et que si la reine Vashti se présente” topless ” devant Assuerus dans la copie française, elle est soigneusement habillée dans la version américaine de Esther and the King de Raoul Walsh en 1960.

Faire des films populaires et non de transmettre des idées.

Le but de ces productions est de faire des films populaires et non de transmettre des idées. Si leurs auteurs prennent des libertés avec l’Histoire c’est pour favoriser l’identification aux personnages en les simplifiant et surtout en rendant facilement identifiables les forces en présence en créant des situations humaines courantes, banales, faire des personnages non pas des héros abstraits mais des hommes et des femmes aux prises avec les passions, et leur pouvoir sur la volonté humaine. C’est pourquoi l’amour contrarié, impossible, y joue un grand rôle: Moïse, rival de l’héritier légitime du pharaon dans l’amour pour sa fille, Ruth convoitée par son beau-frère qui veut exercer son lévirat, toutes les libertés par rapport au texte sont permises du moment qu’elles s’inscrivent dans des conduites humaines vraisemblables et communes partout. Quoi de plus universel que l’amour, la jalousie, l’abus de pouvoir, et les miracles interviennent pour dénouer des situations inextricables où le destin individuel a autant d’importance que le destin collectif.

Certains films qui sont des récits d’aventures de l’époque romaine où le héros lutte contre les puissants de l’empire, comme Spartacus ou Ben Hur se terminent cependant par des allusions ou même des intentions chrétiennes très claires, le héros païen de ce dernier film par exemple, rencontrant à la fin de ses aventures la communauté de foi chrétienne. Et que dire d’une Salomé-Rita Hayworth qui danse non pour obtenir la tête de Jean-Baptiste mais au contraire pour sauver de la vindicte d’Hérodiade le prédécesseur du Christ? Nous analyserons plus loin plus précisément deux exemples de cette christianisation de la Bible.

Plus étonnant est le mélange des mythologies que l’on rencontre dans un certain nombre de films. Les personnages de la mythologie grecque, de l’histoire antique et de la Bible se télescopent, les épisodes sont brassés, mixés, traversant les époques et les civilisations sans souci de vraisemblance historique ou du moins textuelle. Ainsi Hercule est pris pour Samson et David lutte contre le dragon, car les mythes ne sont plus que des histoires et les personnages ne sont pas porteurs d’une idée, d’un enseignement, mais les simples acteurs d’un d’aventures. Mais l’on peut rester rêveur de voir Hercule séduit par Dalila ( comme il l’était par Omphale dans le mythe grec) ou une série de Goliath combattant les Barbares (1959), le Dragon (1960), les (Géants (1961) ou les péchés de Babylone ( 1964). Il y a une appropriation de la Bible par des scénaristes qui utilisent les techniques de la bande dessinée où le héros est indépendant de toute référence à l’univers de la civilisation grecque ou de la tradition juive. Cet amalgame, qui aurait indigné les sages de Yavné, est tellement édulcoré que l’on ne peut parler de culture mais tout simplement de conte, de récit simplement agencé pour émouvoir le spectateur dans un indescriptible assemblage.

Les génériques citent complaisamment les noms des spécialistes éminents consultés pour l’élaboration des films. Par exemple pour l’ultime version des 10 Commandements, en 1956, de Cecil B. DeMille des spécialistes du Musée d’art de New York, du Département des antiquités égyptiennes de Louqsor et de Chicago, de la Bibliothèque juive de Los Angeles ont apporté leur concours à une oeuvre où le moindre détail vestimentaire est véridique; et pourtant, par de subtiles et imperceptibles ajouts, l’oeuvre est cependant orientée dans une certaine interprétation.

Dans ce bref article il ne sera question que de deux productions parmi les plus spectaculaires; intéressantes parce que distantes de plus de trente ans, elles révèlent une évolution dans l’appréhension des épisodes bibliques. Il s’agira de l’oeuvre de B. DeMille citée plus haut et d’Abraham, la récente série télévisée produite par France 2 avec la participation d’un certain nombre de co-producteurs italiens et autres, et un scénariste et un réalisateur qui, selon leur patronyme - Robert Mc Keen et Robert Sargeant pourraient être des anglophones.

Les Dix Commandements de Cecil de B. DeMille

Le film de DeMille, grandiose, mêle habilement le récit biblique à des épisodes personnalisés où les protagonistes ne sont pas seulement des vecteurs des forces divines, mais des personnes réelles affrontant les difficultés de l’amour, de la jalousie, et les conséquences de l’oppression despotique sur les vies individuelles. D’habiles distorsions font dévier le récit par des détails qui permettent de greffer sur l’histoire collective celle de personnages faits de chair et de sang auxquels le spectateur peut s’identifier sans se préoccuper de questions de foi ou de religion.

Par exemple Moïse est accueilli et adopté non par la fille du pharaon mais par sa soeur; cela étant, il pourra, vingt ans plus tard être amoureux et aimé par la fille de pharaon et entrer en rivalité avec l’héritier légitime du roi qui lutte à la fois pour l’écarter du trône et lui ravir cet amour. Cette petite déviation du récit biblique - car, au fond, on ne sait rien de la vie princière de Moïse - permet au réalisateur d’inscrire une histoire sentimentale plausible et invraisemblable tout à la fois comme les contes pour enfants.

Par ailleurs, jouant sur le silence du texte biblique sur la jeunesse de Moïse à la cour, le scénariste peut donner libre cours à son imagination et développer les intrigues et les luttes de pouvoir habituelles dans ce genre de lieu où Moïse fait figure de bon et le futur Ramsès le méchant dont la haine personnelle expliquera son refus, plus tard de laisser sortir les Hébreux d’Égypte: explication psychologique facile et banale. Il devient alors possible de faire rencontrer la vraie mère de Moïse et de faire jouer la corde sensible du spectateur dans le conflit entre les deux mères, adoptive et de sang, et le déchirement de Moïse.

La christianisation de la Bible.

Cet aspect humain est accentué par l’amour qui lie le héros à la fille de pharaon? les embûches que lui tend son rival, l’affection que lui voue le vieux roi etc. Mais, et cela est l’élément inconsciemment chrétien du film, le peuple juif en esclavage attend avec confiance un libérateur et assigne ce rôle à Moïse. Peu avant sa naissance, une étoile est apparue dans le ciel. les astrologues égyptiens assurent au pharaon qu’une prophétie promet aux Hébreux un libérateur et que l’étoile signifie sa venue au monde. On accuse les Hébreux de mal travailler parce qu’ils croient en un libérateur. Plus encore, alors qu’il est loin d’être certain - voir le Seder de Pessah - que Moïse lui-même ait conservé la foi de ses pères durant son esclavage, ses compatriotes rappellent à tout moment à Moïse que Dieu l’a ignore, l’existence d’un Dieu tout puissant et qu’il enverra un libérateur. Mieux encore, c’est sa vraie mère qui lui révélera sa mission : ” Si le Dieu d’Abraham a choisi mon fils pour accomplir ses desseins, Moïse en sera averti” La prépondérance donnée à la mère et sa confiance en son fils n’est pas sans faire référence implicite à la mère de Jésus et son acceptation de sa mission. L’insistance sur la venue d’un libérateur est constante. Un vieil esclave murmure en mourant: ” J’espérais voir le Libérateur conduire les hommes vers la liberté “, et le dialogue avec l’esclave Josué est un modèle en son genre :” Dieu d’Abraham, quatre ans que nous attendons. La plainte de tes enfants est montée vers toi - Je ne sais rien de votre Dieu répond Moïse - Le doigt de Dieu s’est posé sur toi”.

Autre résonance chrétienne: jeté dans le désert sur ordre du pharaon qui s’estime trahi dans son affection, (et non pas en fuite, comme dans le récit biblique) Moïse est raillé par son rival triomphant qui lui donne ironiquement ” le manteau royal”, un tissu rayé de bleu, et “un sceptre” un bâton que lui jette un soldat méprisant, scène directement inspirée de Jésus moqué comme roi des juifs par les soldats romains.

Le retour de Moïse en Égypte donne lieu à des épisodes extravagants tel le sauvetage de son fils par la princesse toujours amoureuse, mais, une fois celle-ci disparue de la scène, le passage de la mer rouge, le veau d’or, les tables de la loi, évacuent tout élément personnel. Reste le destin collectif du peuple juif, et l’apostrophe finale de Moïse partant au mont Nebo pour y mourir ” Allez et proclamez que la liberté règne sur toute la terre et qu’aujourd’hui la liberté appartient aux hommes”. Il ne s’agit plus du destin individuel ni même d’un seul peuple mais l’affirmation d’un universalisme qui dépasse les intérêts personnels et les particularismes. Les circonstances personnelles, et accidentelles se sont évanouies, la trame des coïncidences et des hasards a disparu, et surtout, le rôle d’un Messager hors du commun est relayé par l’aventure exemplaire d’un peuple et son message de liberté.

Le téléfilm Abraham : fidélité au récit biblique

Trente ans se sont écoulés entre le film de Cecil B. DeMille et le téléfilm Abraham. En deux longs épisodes, l’oeuvre obéit aux contraintes de la télévision: peu de plans d’ensemble, insistance sur les personnages etc. Ce qui est intéressant c’est de voir l’évolution de la perception de l’histoire biblique par rapport au film précédent.

Tout d’abord, les éléments mélodramatiques extérieurs sont insignifiants alors qu’ils étaient importants dans Les Dix Commandements et les films des années cinquante. C’est dans les développements psychologiques que se libère l’imagination des scénaristes, il y a peu de personnages et de péripéties inventés. C’est au niveau de l’esprit du texte que l’on décèle la tendance nouvelle de la lecture qui en est faite.

Les références chrétiennes ont pratiquement disparu; a part une imploration d’Abraham ” Mon Seigneur, ne m’abandonne pas” à connotation chrétienne évidente qui revient par deux fois et le fait qu’il quitte Haran non après la mort de son père comme il est dit dans la Bible mais du vivant de celui-ci. abandonnant donc non pas la maison paternelle comme Dieu le lui ordonna mais son père et sa mère, comme Jésus le demandera à ses disciples. .

C’est surtout en relation avec les préoccupations contemporaines que se fait la lecture de la Bible. Problèmes d’émigration, d’exclusion, de sous-développement, et, surtout, rapports idéalisés entre Ismaël et Isaac, tous deux fils d’Abraham.

Dès le début, la famille du père d’Abraham, Tharé, est présentée comme une tribu différente des autres .Il lui est reproché de se multiplier, d’avoir des besoins en plus grands, et de profiter de l’hospitalité que le roi de la région lui accorde. Bien qu’ils soient fabricant d’idoles,( l’idolâtrie est alors la religion pratiquée par tous) Tharé n’est toléré que grâce au tribut exagéré qu’il paye aux autorités. Cet accent mis sur le statut d’émigré est encore visible à la frontière de l’Égypte où “la police des frontières” refoule des affamés qui aspirent à pénétrer dans le pays convoité, comme aujourd’hui les désespérés du monde entier essaient de s’introduire dans les pays plus riches. De plus, il leur est enjoint de se soumettre aux lois et coutumes du pays d’accueil: (” Vous adorerez les dieux égyptiens”) c’est-à-dire de renoncer à leur spécificité comme prix de leur intégration.

Beaucoup plus sobre que les films des années précédentes, Abraham suit fidèlement le récit biblique sans chercher à en exploiter les aspects scabreux comme par exemple l’épisode de la capture de Sarah par le pharaon. Fidèle en cela à la tradition, l’épouse d’Abraham protège sa pureté mais pas grâce à l’intervention miraculeuse d’un ange comme le dit le midrach mais par sa propre volonté, en réussissant à créer un dialogue avec son possesseur qui reconnaît la liberté de la femme : ” Il ne se passera rien que tu n’aies accepté de ton plein gré”.

Contrairement au film de Cecil B. DeMille, le scénario ne comporte pas de personnages imaginaires, c’est au niveau de la psychologie que le réalisateur enrichit le récit et cela sur un point particulier: la rivalité entre Sarah et Agar; rivalité d’épouses - Agar se plaint de l’indifférence d’Abraham - rivalité de mère, chacune, supputant les chances d’héritage pour son fils. Agar est égyptienne elle a été servante de Sarah chez pharaon; cela lui permet de faire une allusion perfide à cette cohabitation lorsque sa maîtresse s’offusque de la voir préparer un plat égyptien. “C’est un plat égyptien que tu as mangé avec pharaon, ne t’en souviens-tu pas?” Agar persiste dans sa fidélité aux origines ” C’est moi qui l’élèverai ( Ismaël) selon nos traditions”; mais Abraham initie Ismaël au rituel de l’holocauste en lui faisant sacrifier un bélier, indiquant par là qu’il le considère comme faisant partie de sa tribu.

La réconciliation des frères ennemis.

Mais le message nouveau du film réside dans l’amour qui lie les deux frères . Durant une soirée devant les tentes où se trouve réunie toute la famille d’Abraham, une lutte amicale oppose Ismaël à un jeune berger. Isaac, encore enfant, l’encourage et participe même au combat en se juchant sur les épaules de son frère au grand déplaisir de Sarah, sous le regard attendri du père qui dit avec tendresse ” Je vous aime tous les deux”. Mais Sarah, convainc son époux de renvoyer Agar et son fils et lorsque ceux-ci disparaissent, Isaac est attristé. Son père, pour le consoler ( ” Il te manque trop, tu es inquiet pour lui? “), lui propose d’offrir un sacrifice” pour demander à Dieu de l’aider” Et l’on voit cette scène étonnante où Isaac choisit un chevreau,” celui que j’aime le plus” et Abraham conclut: ” Dieu pourvoira pour Ismaël ” ( allusions à la akeda d’Isaac qui aura lieu un plus tard). sur laquelle se termine le film. Une voix off conclut qu’à la mort d’Abraham, ” sur la tombe ils joignirent leurs mains”. L’accent est mis sur la réconciliation entre les deux frères, Ismaël et Isaac, tous deux à l’origine des deux peuples, qui, au moment où le film se réalisait luttaient l’un contre l’autre. De la christianisation des années précédentes, on est passé aux préoccupations contemporaines, au conflit du Moyen-Orient et un appel à la paix entre ces peuples.


Monument en souvenir de la déportation (Yad Vashem) — Photographie : David Rosenman

Monument en souvenir de la déportation (Yad Vashem) (Photographie : David Rosenman)

← Article précédent · Article suivant → Retour au numéro 4