Peretz MARKICH :
Les amants du ghetto (extrait)
Frénésie pour le sang et le vin. La nuit tombe
Soudain sur le ghetto : c’est la nuit du bourreau -
La dernière peut-être ? Un tumulte déferle
Comme si chaque corps pressentant l’holocauste
Se déchaînait alors en un torrent charnel.
Quand des membres liés la souffrance ruisselle
Les sens s’éveillent, déchirés, de leur torpeur.
Et les yeux du ghetto, flamboyantes prunelles,
Telles des roses sur l’ordure vont fleurir.
Et l’on veut, deux à deux, s’enlacer pour mourir,
Et franchir, embrassés, le fleuve de la mort
L’un portant l’autre au cou pendu comme une pierre
Afin de s’engloutir plus vite dans la tombe.
Et voici qu’à travers les pièges, les fossés,
La menace partout des chasseurs à l’affût,
Brisant l’étau de fer des enclos barbelés
Se lèvent au ghetto les amours souterraines.
David SFARD
Né en 1907 à Melniza (Volynie), fils d’un rabbin, fit ses études de philosophie à Varsovie et à Nancy. Chef de file de la poésie progressiste dans la Pologne d’avant-guerre. La vague d’antisémitisme qui se met à sévir en Pologne, à partir de 1968, sous couleur d’antisionisme, le conduit à quitter son pays pour s’établir en Israël. Sa problématique est celle des réminiscences d’une vie juive jadis épanouie, de la tragédie et de la renaissance, dans un style dominé où, cependant, la méditation sereine, après le drame de 1968, prend des accents déchirants.
« JOURS DE CRAINTE »
(…)
Chaque heure est pleine de menace,
A chaque seuil veille la peur,
La nuit attend dans la terreur
Que le ciel bleuisse sa face.
Errant de ville en ville va
L’idole terrible et cruelle,
Embrouillant chemins et ruelles,
Prenant au piège chaque pas.
Dans l’espace une mouche flotte
Au faîte figé des couvents,
Sur chaque flèche un rêve du printemps
Attend, comme un gibet, sa corde.
Tous les chemins sont devenus aveugles
Et tous les pas
Sont las d’errer
Dans les profondeurs de l’effacement.
La vérité, seules les nuits la disent,
Les jours qui des ténèbres naissent
Vont se perdre dans les ténèbres
Les aubes mentent à leur guise.
Je te cherche au milieu de la nuit,
Mon cœur se noie
Dans des étangs de tristesse………
Nelly SACHS
Prix Nobel de Littérature (1966).
Extrait de Brasier d’énigmes et autres Poèmes (Denoël, 1967).
O NUIT
O nuit où les enfants pleurent
nuit des enfants désignés à la mort !
Au sommeil il n’est plus d’accès.
D’affreuses gardiennes
remplacent les mères,
tiennent serrée dans les muscles de leurs mains mort
perfide,
en sont ensemencé murs et charpente…
Il n’est plus d’endroit où les nids de l’horreur soient
couvés.
C’est l’angoisse et non le lait que boit l’enfant au sein
maternel.
Si la mère hier encore
menait, blanche lune, son fils à dormir,
dans un bras la poupée
dont aux joues s’est effacé le rouge à force de baisers,
dans l’autre l’animal empaillé
qui dans l’amour reprenait vie,…
Maintenant souffle un vent de mort
qui sur son passage rabat les chemises sur les cheveux
où ne passera plus aucun peigne.