Nicole Eizner était connue des lecteurs de Plurielles. Elle y avait publié un article en 2004 sur les interrogations de l’identité juive, campant délibérément cette identité, son identité, sur les terres diasporiques et nomades de l’Europe de l’Est, dont venait sa famille, puis de la France où la famille Eizner avait trouvé ancrage. Un ancrage républicain. Un ancrage dont la blessure, jamais guérie, trouvait son origine dans la déportation de ses parents en 1943. Nicole a été une enfant cachée.
Chercheuse au CNRS, Nicole Eizner était sociologue des campagnes françaises. Elle eut l’occasion, en 1976, de visiter le village de Praszka, en Pologne, dont était issue une partie de sa famille. La mode de la quête des racines faisait alors son apparition, mais ce voyage ne lui fit aucun effet. Elle rentra plutôt déçue, préférant toujours l’espace de l’imaginaire, de l’esprit, à celui des pierres.
Nicole avait des antennes, des intuitions, des presciences ; elle s’en servait pour faire son travail de sociologue, mais aussi pour regarder le monde, les gens. Elle a souvent été « à la première à… ». L’une des premières, certainement, à vouloir réactiver une certaine yiddishkeit, à Paris, quand personne à l’époque ne s’y osait. Dès 1977, elle organisa les Journées de la Culture yiddish qui se tinrent au centre Pompidou. C’était une des toutes premières manifestations de ce genre.
Elle fut de ceux qui combattirent farouchement les premières manifestations négationnistes qui s’étaient répandues dans les milieux universitaires et qu’elle avait vu se déployer, étonnée, autour d’elle.
Elle se mit à vanter la lecture des polars – avant tout le monde.
En 1982, elle s’enflamma pour les Etats Généraux de l’agriculture : c’était à l’époque une nouvelle forme de consultation, de démocratie directe ; cela lui plaisait.
Nicole était très fidèle en amitié, et solidement inscrite dans plusieurs cercles. Quand un de ses amis traversait une période difficile, Nicole, d’elle-même, se mettait à chercher une solution, à aider. Lui ouvrir une maison amie de Bretagne, pour les vacances d’été, téléphoner autour d’elle pour qu’on aille écouter tel musicien, faire se rencontrer les gens, autour de sa table ronde, de la rue Monge, parler avec les enfants de ses amis…
Nicole s’habillait comme elle voulait, disait ce qu’elle voulait, aimait qui et comme elle voulait. Et pourtant ce personnage atypique arborait avec fierté la légion d’honneur que le ministre Véronique Néiertz lui remit en 1992 et qu’elle dédia, dans un mouvement intense d’émotion, à son père Itzhok Eizner mort à Auschwitz.
Elle nous manque.