Quelle relation entretenez-vous avec Israël ? Que représente pour vous ce pays, symboliquement ou affectivement ?
Israël ne représente pas grand chose pour moi.1 J’ai été sensible au message sioniste quinze jours de ma vie, quand j’avais 15 ans. J’avais envisagé avec des amis de partir pour Israël, mais cela m’a tenue quinze jours. J’ai été infiniment plus sensible au drapeau rouge qu’au drapeau israélien. Le sionisme m’apparaissait comme une fausse solution à la « question juive ». Dans ma jeunesse j’étais farouchement pour l’assimilation bien que, chez moi, on parlât yiddish et que la culture juive laïque fût fondamentale. Par la suite, j’ai compris qu’on pouvait aussi militer pour le maintien des cultures minoritaires, sans qu’on verse, pour cela, dans le sionisme. Je suis allée en Israël, pour la première fois, fort tard, en 1983. J’y suis revenue souvent, trouvant le pays superbe, inspiré. J’aime beaucoup Jérusalem, et j’y sens une très grande spiritualité, comme la présence habitée des trois religions. J’ai aussi un grand amour du désert.
J’ai aussi très vite compris que ce pays deviendrait impossible et son évolution politique m’inquiète beaucoup. Le fait d’avoir été victime, persécutée, vouée à la mort ne donne aucun privilège. Il ne garantit rien, ni de devenir bourreau à son tour, ni de savoir quoi dire, ni comment le dire, ni même d’avoir quelque chose à dire. J’ai compris très tôt le drame dans lequel nous sommes pris aujourd’hui et la réaction « tribale » des intellectuels juifs français, m’est intolérable.
J’ai écrit un poème sur ma rencontre avec Israël, que j’ai publié dans mon recueil : l’Immense fatigue des pierres (Montréal, XYZ, 1996). Le voici2
L’existence d’Israël a-t-elle joué un rôle dans votre œuvre ?
J’ai presque répondu à cette question. Israël entre effectivement dans mon œuvre, mais plus encore, les Intellectuels juifs de la diaspora. Néanmoins dans mon prochain livre : la mémoire saturée, qui va paraître chez Stock en mars prochain, il y a un chapitre, très critique sur Israël ?
Les événements des deux dernières années ont-ils modifié votre relation avec Israël, et si oui dans quel sens ?
Oui, les événements depuis la première Intifada, plus encore depuis la seconde ont conforté mon point de vue. Je crois vraiment qu’il y a impasse et que la politique de Sharon est la pire qu’on puisse imaginer. Je ne triomphe pas, mais je sais que ce qui se passe pourrit la démocratie israélienne, stérilise la pensée et paralyse tout esprit critique. Le contraire de la tradition des intellectuels juifs. Quand je vois ou que j’entends de jeunes Français établis dans les colonies, disant des monstruosités, cela me fait mal. Ils se croient propriétaires du sol de ce pays, dans une idéologie nationaliste qui frise le fascisme, et imaginent sans rire, que l’hébreu est vraiment leur « langue maternelle ». Tout cela est dit avec l’accent d’un « titi parisien ». On hurlerait de rire si on ne savait quels fantasmes mortifères se lovent dans les plis de ce discours.
Qu’est-ce qui changerait dans votre vie si Israël venait à disparaître ?
Je ne peux pas envisager cette situation. À mon sens, Israël n’est pas menacé. Ce qui l’est, c’est le prix que ce pays devra payer pour avoir la paix, un prix de plus en plus exorbitant. Il est évident qu’un jour, on reviendra aux frontières de 1967 et qu’il faudra aussi céder la partie Est de Jérusalem, sans compter les colonies. Tout cela est d’une évidence hurlante, mais combien de morts, avant ?
Notes
Régine Robin. Professeur au département de sociologie à l’Université du Québec à Montréal, écrivaine. Dernier ouvrage : Berlin chantier. Essais sur les passés fragiles. Paris, Stock, 2001.↩︎
Régine Robin nous a envoyé, joint à cette réponse, un poème « Entrelacs de la mémoire », que nous tenons à la disposition de nos lecteurs.↩︎